Jump to main content
Clea

Clea
Comité liberté d'expression et d'association

S'exprimer, s'organiser, contester:
ce n'est pas du terrorisme !


 


Interview de Bahar Kimyongür avec l'hebdomadaire satirique "Le Pan" dans l'édition n° 3210 du 19 juillet 2006

http://www.lepan.be/?p=312

Bahar Kimyongür

Profession : archéologue et historien de l'art, consacre sa vie à la défense des minorités et à l'émancipation sociale en Turquie
Age : 32 ans

La presse a fréquemment parlé de vous et du mouvement DHKC ces dernières semaines, dans la foulée de l'affaire Erdal. Qu'est-ce que le DHKC ?
C'est un mouvement révolutionnaire d'opposition à la dictature militaire en Turquie, d'orientation socialiste, qui se bat pour le droit de toutes les minorités en Turquie. Un peu comme les mouvements de libération du tiers-monde s'inscrivant dans la tradition de la révolution cubaine. C'est essentiellement un mouvement politique, dont on ne connaît malheureusement en Belgique que la branche armée. Le front populaire que représente le DHKC est doté d'une direction politique clandestine appelé le DHKP. C'est pour cela que l'on appelle ce mouvement « DHKP-C » ou encore « Parti-Front » alors que les deux structures (DHKP et DHKC) sont clairement distinctes sur le plan organisationnel et qualitatif. Le DHKC recourt essentiellement à des moyens pacifiques et sa lutte se concrétise par des manifestations, des actions syndicales, des entraides interindividuelles, des grèves de la faim … Le mouvement rassemble des artistes, des avocats, des artisans… Le mouvement estime que la vision kémaliste de la société turque est trop réductrice et discriminante.
Au point de perpétrer des attentats ?
La branche armée, qui représente peut-être 1 % des activités du DHKC, organise des actions musclées, oui. Il y a une guérilla du DHKC, certes, mais qui prend pour cible les services de sécurité de l'Etat turc : l'armée, la police, les tortionnaires, les membres de la dictature… Des gens qui ont du sang sur les mains. C'est un droit de représailles, de légitime défense pour le DHKC. Mais ça se limite généralement à des dégâts matériels.
C'est du terrorisme ?
Non, les actions armées sont toujours ciblées, sauf de rares erreurs dont on parlera après. Un des « dix commandements » du DHKP-C, c'est précisément de ne jamais toucher des innocents.

Combien d'adhérents rassemblent le DHKC ?
C'est difficile à dire, mais la meilleure estimation, c'est d'observer les manifestations du 1 er mai et autres rassemblements tels des concerts, des commémorations ou des funérailles de militants. Il faut également tenir compte des milliers de sympathisants qui ne se dévoilent pas pour des raisons de sécurité évidentes. Le nombre d'adhérents doit certainement se compter en dizaines de milliers.
Pour quelles raisons adhérez-vous à ce mouvement ?
La communauté internationale se trompe sur la Turquie. A l'heure actuelle, c'est une dictature militaro-policière où les droits de l'homme sont constamment bafoués. Le système carcéral, notamment, est digne des pires régimes, avec des prisons de type « F » (isolement) qui n'ont rien à envier à Guantanamo. On enferme des artistes, des penseurs, dès qu'ils osent contester le système. Comme Orhan Pamuk, dont le procès a été ajourné sous la pression internationale. Pour ces raisons et bien d'autres, je pense que l'existence du DHKC est primordiale car elle constitue un contre-pouvoir, un rempart qui force les autorités à agir avec plus de retenue à l'égard de la population. Malgré cela, le terrorisme d'Etat reste une souffrance au quotidien. Pour vous donner un exemple des plus banals : dans la région arabophone dont est issue ma famille, près d'Antioche, on interdit aux enfants d'apprendre leur langue maternelle comme pour les Kurdes d'ailleurs car c'est considéré comme du séparatisme. Or, la première étape d'identification d'un peuple, c'est bien le langage qui ne peut s'entretenir et se développer que par l'instruction scolaire! Je me souviens, quand j'étais gamin, d'avoir adressé la parole à un flic en arabe, il m'a collé des claques ! Le DHKC demande juste que tous puissent vivre en paix !
En Belgique, on a découvert son existence dans les médias avec l'affaire Erdal. Pouvez-vous nous résumer ce qui s'est passé ?
Le 26 septembre 1999, une planque du DHKC à Knokke est découverte de manière fortuite après que les voisins aient alerté les pompiers, suite à l'apparition d'une mince colonne de fumée, qui n'était manifestement pas le fait d'un incendie mais simplement celle d'une destruction de papier dans une cheminée… obstruée. Après l'agitation que ce petit incident a déclenché dans le quartier, les occupants de l'appartement seraient partis dans la précipitation en n'emportant qu'une partie de leurs effets. On y aurait retrouvé des armes, du matériel informatique, des archives et des faux papiers. C'est à partir de là que Fehriye Erdal, soupçonnée d'avoir participé au meurtre d'un industriel en 1996, a été jugée. Et peu avant le verdict du 28 février, elle se serait enfuie dans les circonstances que l'on connaît.
Vous savez où elle se trouve actuellement ?
Absolument pas. Et puis, on ne le dira jamais à quelqu'un comme moi, qui mène une vie publique et qui risque à ce titre de tomber entre les mains de barbouzes turcs.
On a entendu la thèse selon laquelle l'Etat belge aurait « laissé » s'échapper Erdal, sachant que son extradition en Turquie risquait de la condamner à mort. Vous confirmez ?
Non, je ne pense pas. Et ça explique une partie de ce qui m'est arrivé. Quand on sait l'ampleur des relations économiques et financières (avec Tractebel, Fortis…)  qu'entretiennent la Belgique et la Turquie surtout depuis mai 2004, lorsqu'une mission économique présidée par le Prince Philippe et composée de 130 investisseurs belges s'était rendue à Istanbul, on comprend que le gouvernement ne pouvait pas se permettre une erreur pareille. D'où l'envie de me « donner » à la Turquie comme monnaie d'échange, en quelque sorte.
Vous avez fait l'objet de deux procès cette année, l'un en Belgique, l'autre aux Pays-Bas. De quoi vous accusait-on en Belgique ?
Ce procès était basé sur deux éléments. Un, en juin 2004, en marge du sommet de l'OTAN, une militante de la branche armée du DHKC a fait sauter, par erreur, un bus en Turquie. Cette activiste se déplaçait avec des explosifs, qui se seraient accidentellement déclenchés dans le bus, faisant quatre victimes dont elle-même. Directement, le DHKC a publié un communiqué d'excuses, reconnaissant son erreur – que même la police turque reconnaît comme telle ! Etant actif au bureau d'informations belge de ce mouvement, j'ai traduit ce communiqué en français à destination des médias belges après avoir pu en découvrir l'existence par la presse officielle turque. Deux, en 1999, un ami m'a demandé, pour aider des réfugiés turcs, de pouvoir utiliser mes papiers et de montrer comment imiter ma signature pour en créer de faux. Or, à Knokke, on a retrouvé les photocopies des mes papiers ainsi que le document dans lequel j'indiquais comment falsifier ma signature. Voilà les deux chefs d'accusation.
Vous avez eu droit à un procès équitable ?
Un procès plutôt bizarre. Alors qu'il se déroulait à Bruges, c'est un juge de Dendermonde qui pilotait le procès. Ce juge, Freddy Troch, avait été chef du Comité P de 1993 à 1996, à l'époque où il y avait eu un accord entre la police belge représentée par le général de Ridder et Mehmet Agar, le ministre turc de l'Intérieur, un assassin notoire impliqué dans des centaines d'opérations policières qui ont coûté la vie à des milliers d'innocents et dans le trafic de drogue. Quant au procureur, Johan Delmulle, c'est un magistrat réputé pour vouloir implanter des tribunaux anti-terroristes en Belgique, et y siéger. Il avait besoin d'un exemple pour justifier ses envies. On m'a dit que tous deux étaient proches du CD&V… Bref, des gens qu'on avait fait venir pour donner un certain verdict.
Quel a été ce verdict ?
Nous étions 11 accusés, dont Fehriye Erdal. Le procureur demandait 7 ans pour moi, j'ai écopé de 4 ans fermes en février, mais comme j'ai fait appel (et lui aussi d'ailleurs, dans l'espoir de relever ma peine), et que le procès en appel n'a lieu que le… 11 septembre 2006, j'ai pu rester en liberté, parce que, selon les juges, comme je suis né en Belgique et que toute ma famille vit ici, je ne présente pas de risque de fuite à l'étranger.
Actuellement, vous êtes donc toujours sous la menace de 4 ans fermes ?
Oui, c'est comme une épée de Damoclès constamment suspendue au-dessus de ma tête. Mais ce n'est rien, en regard de ce que certains progressistes turcs subissent…
Quelle est votre impression sur le procès d'appel, en septembre ?
Si on suit la logique d'un Etat de droit en Belgique – ce que j'espère –, ça devrait aller.
Voilà pour le volet belge, venons-en au procès hollandais.
Il faut revenir en arrière. Le 28 novembre 2000, le ministre turc des Affaires étrangères de l'époque, Ismail Cem, est venu vanter à la tribune du Parlement européen les mérites de la Turquie en matière de droits de l'homme, avec un discours totalement trompeur. Avec mon épouse Deniz, nous avons défilé dans l'hémicycle en montrant des photos de carnages perpétrés par le sinistre régime enjolivé par cet homme. Six ans plus tard, je découvre à mon insu, durant une arrestation concertée aux Pays-Bas, que l'Etat turc venait juste de me signaler dans les fichiers d'Interpol en tant que « terroriste ».
Quel rapport avec la Hollande ?
J'y viens. Ayant perdu Erdal, donc, la Belgique avait une dette envers l'Etat turc. Par souci de vengeance, le gouvernement avait tout intérêt à me livrer. Mais la Belgique ne peut m'extrader comme le demande Istanbul, puisque je suis citoyen belge. Or, des amis m'avaient demandé de les aider à organiser un concert à Amsterdam. Le jour de mon anniversaire cette année, la nuit du 27 au 28 avril, on s'y rendait en voiture avec un ami (qui conduisait, je somnolais à côté) quand la police hollandaise nous a arrêtés dans l'arrondissement de La Haye, sous motif qu'on roulait trop vite – je n'en ai pas l'impression. A la lecture de nos papiers, les policiers ont discuté discrètement entre eux, ont passé quelques coups de fils, puis m'ont arrêté en vertu de ma signalisation dans les fichiers d'Interpol. Très correctement, on m'a expliqué le surlendemain au commissariat ce qu'il en était.
Votre passage en prison n'a pas été rose…
Je suis resté en cellule individuelle jusqu'au 1 er juin. En tout, j'ai fait 68 jours de prison. Ca s'est « bien » passé, sauf quand j'ai refusé une fouille anale. On m'a mis en isolement, avec possibilité d'une demi-heure de balade par jour, mais en uniforme. Et j'ai refusé de défiler dans cet uniforme, parce que je ne voulais pas d'un traitement à la Guantanamo. J'ai littéralement étouffé pendant ces cinq jours d'isolement. Mais bon, quand je pense que pour les mêmes faits, en Turquie, j'aurais eu au moins 50 fois pire, je relativise.
Là, le procès s'est mieux passé qu'à Bruges…
Le 13 juin, la justice hollandaise a décidé de demander à la Turquie davantage d'éléments justifiant mon accusation de « terroriste », parce qu'ils trouvaient ça bizarre. Ils voulaient aussi savoir dans quelles conditions je serais jugé et incarcéré en Turquie. En deuxième audience le 4 juillet, la justice néerlandaise a estimé que les éléments apportés par la Turquie étaient insuffisants, et m'a acquitté. Mon avocat m'a vivement conseillé de ne pas remettre les pieds aux Pays-Bas, et je suis rentré immédiatement à Bruxelles.
La police ou la sûreté belge vous a vendu à son homologue néerlandais ?
La coïncidence est tout de même troublante…
Vous circulez librement aujourd'hui. Vous n'avez pas peur de revivre ce schéma ?
Je n'ai jamais eu peur. Bien sûr, ce qui a raté une fois peut se répéter si je ressors du territoire belge. Je ne me sens plus du tout en sécurité, c'est clair, mais je relativise quand je vois ce qui se passe en Turquie.
Et, de l'autre côté, l'Etat turc n'est certainement pas en reste…
Bien sûr. On connaît l'importance des Loups gris, notamment à Bruxelles, une organisation turque d'extrême droite extrêmement puissante qui est très active sur le marché de la drogue, notamment. Dans l'inconscient collectif en Turquie, l'extrême-droite est assimilée à un immense réseau maffieux. Ca se vérifie à Bruxelles.
Ils sont bien implantés en Belgique ?
Enormément. Il y a bien une trentaine de locaux sportifs, culturels… qui sont infiltrés par les Loups Gris à Bruxelles. Ce sont notamment eux qui ont incendié un centre culturel kurde dans la rue Bonneels à Saint-Josse en 1998…
On soupçonne certains politiciens bruxellois d'origine turque d'y être mêlés…
Rien n'est prouvé, mais c'est une hypothèse, oui. Il y a énormément de candidats d'origine turque qui auraient été militants du parti d'extrême-droite turque. Et il y a une certaine tolérance à leur égard. Quand on voit le discours très conservateur que développe Laurette Onkelinx, dans le sens du poil de la communauté turque….
Votre position dans la communauté turque n'est pas facilitée par votre appartenance à une ethnie minoritaire en Turquie…
En effet, je viens du Sud, près d'Antioche, une région essentiellement peuplée par les Alaouites. Les Alaouites dont le nom signifie « partisans d'Ali » forment un patchwork de multiples influences ethniques, religieuses, philosophiques… Minoritaires en Turquie, ils sont par contre au pouvoir en Syrie, et cela, malgré, là aussi, leur situation minoritaire. En Turquie, les Alaouites sont complètement marginalisés et méprisés. Cette communauté dont je suis issu embrasse une version laïque de l'Islam qui refuse les privilèges pour promouvoir l'égalité entre tous.
Une branche gauchiste de l'Islam, en quelque sorte ?
Oui, voire carrément prolétarienne.
Aujourd'hui, Vous vous êtes distancié du DHKP-C ?
Je n'ai jamais rien éprouvé de plus qu'un sentiment d'appartenance à l'égard du DHKP-C. En d'autres termes, je ne sais pas si je suis vraiment membre. En tout cas, je n'ai jamais été déclaré comme tel. On ne m'a jamais adoubé. Je n'ai jamais passé si je puis dire, le moindre « baptême du feu ». J'agis selon ma propre conscience et non pas selon des directives. Je maintiens donc la même distance ou la même proximité (selon le point de vue) à l'égard de ce mouvement qu'avant mes déboires judiciaires.
Votre militantisme reste donc intact ?
Absolument. Dans le cadre légal que j'ai toujours prôné.
La Turquie doit-elle adhérer à l'Union européenne ?
La Turquie doit d'abord se démocratiser. Et ça passera par la lutte sociale. C'est la population qui doit agir, la démocratie n'a jamais été un cadeau.
Reconnaissez-vous qu'il y a eu un génocide arménien ?
Antioche était une ville avec un taux d'habitants arméniens très conséquent. C'est curieux qu'après 1915, ce nombre d'Arméniens a quasi disparu. Quand je vois le nombre d'Arméniens qui vivent en Syrie et au Liban des suites de leur exode forcé à travers le désert et des persécutions, je me dis que ce n'est pas normal. Evidemment qu'il y a eu un génocide, je ne vois pas comment on pourrait appeler cette tragédie autrement !
N'est-il pas dangereux, pour un Turc de Belgique, de reconnaître ce génocide ?
Oui, aussi, mais au point où j'en suis…
Vous  vous voyez comment dans dix ans ?
Aucune idée, parce que je fais un « métier » très dangereux.
Qu'aimeriez-vous qu'on retienne de vous ?
Que mon idéal a toujours été de construire un monde juste et digne. En toute modestie.