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Ma lutte contre le terrorisme

Bahar Kimyongür

 

Mes origines

Quand je suis né le 28 avril 1974 à l’hôpital français Reine Elisabeth à Berchem Sainte Agathe, ma mère n’avait que 16 ans. Mon père, plus âgé que ma mère de 20 ans, était venu dès 1963 rechercher une vie meilleure en Belgique. Il travailla dans les charbonnages de la Louvière mais après seulement quelques semaines, un accident de travail allait définitivement mettre un terme à sa vie de mineur. Dix ans plus tard, il retourna au pays, à Antioche, pour épouser cette très jeune villageoise issue d’une famille pauvre, travailleuse saisonnière dans les plantations de coton de la plaine de Cukurova, qui deviendra ma mère. Avec elle, il reviendra s’installer à Bruxelles.

Ma mère comme mon père viennent de cette province méridionale arabophone située à la frontière turco-syrienne appelée ‘Hatay’ en turc, ‘Liwa Skandaroun’ en arabe et ‘Sandjak d’Alexandrette’ en français baptisé ainsi à l’époque du Mandat français entre 1920 et 1939. Son chef-lieu est Antakya, l’antique Antioche, creuset d’innombrables civilisations jadis convoité pour sa position stratégique, aujourd’hui terre fraternelle pour les Chrétiens, les Juifs, les Arméniens, les Turcs et les Arabes, sunnites ou alaouites.

Le sandjak d’Alexandrette est une province syrienne qui a été offerte en 1939 par la France coloniale à la Turquie pour s’assurer qu’Ankara ne s’allie pas à l’Allemagne hitlérienne.

Nous faisons partie de cette communauté ethnique et religieuse oubliée des historiens et persécutée par toutes les grandes puissances qui conquirent Antioche et ses environs, celles des « Alaouites ».

L’alaouisme est une de ces hétérodoxies issues du Chiisme dès le IXe siècle, humaniste, syncrétique et antiféodale. Les Alaouites sont par ailleurs appelés « Nusayrîs » un dérivé du terme « Nazaréens » qui désigne les « Chrétiens ».

La tolérance des Alaouites à l’égard des autres religions les a conduit à introduire dans leur liturgie de nombreux rites appartenant aux religions voisines, notamment au christianisme, ce qui leur a valu d’être persécutés par l’orthodoxie musulmane en tant qu’hérésie. On pourrait comparer les persécutions qui frappèrent la communauté Nusayrî à celle des Cathares au XIIIe siècle dans le sud de la France.

A vrai dire, les Alaouites ont été successivement persécutés par les Croisés, les Mamelouks, les Ottomans, les Français et par les Kémalistes. Ils sont aujourd’hui haïs par l’extrême droite turque et les fondamentalistes sunnites qui les taxent « d’apostats », de « communistes » et par des calomnies ignominieuses sur de prétendues « pratiques orgiaques » et « incestueuses ». Le régime militaire d’Ankara, accusant lui aussi les Alaouites d’être des rebelles, craint la moindre velléité de rattachement des Alaouites du Sandjak d’Alexandrette à la Syrie.

La communauté alaouite garde surtout les stigmates profonds du génocide qu’elle subit au XVIe siècle de la part du Sultan ottoman Selim Ier dit « le Terrible ».

Cependant, les massacres visant les Alaouites non arabes mais Kurdes ou Turcs appelés « Alevis » perpétrés ces trente dernières années, notamment à Maras en 1978, à Corum en 1980, à Sivas en 1993 et à Gazi en 1995, ont entretenu l’inquiétude de la communauté qui est contrainte de dissimuler son identité et de pratiquer ses rites secrètement.

Je n’ai jamais vécu en Turquie. Je n’y allais que pour les vacances. Or, même dans cette lointaine Belgique et dans l’école bruxelloise des Pagodes que je fréquentais et où il n’y avait pas le moindre danger, mes parents me défendaient de décliner mon identité alaouite, de peur des représailles de la part de l’extrême droite turque.

C’est avec le lourd poids de mon identité arabe et alaouite refoulée et dans un climat de terreur latente que j’ai grandi.

Les scarabées de mes vacances

Juillet 1981. Nous nous rendons en famille en Turquie après un long périple routier à travers l’Europe centrale et orientale. Arrivés à la frontière turque, je sens mes parents crispés.

La peur au ventre, ils disent à mon frère âgé de cinq ans, à ma sœur âgée de trois ans et à moi (notre plus petit frère était alors âgé d’un an) « il faut toujours saluer les soldats et s’adresser à eux par Asker Abi » qui veut dire, « grand frère soldat ». Du haut de mes sept ans, je déforme délibérément la formule « asker abi » en « scarabée » pour les moquer.

Un an auparavant, le 12 septembre 1980, une junte fasciste dirigée par le général Kenan Evren avait mené un coup d’état.

A la suite de ce putsch, des centaines de milliers personnes avaient été arrêtées et torturées parmi lesquelles certaines seront exécutées ou encore pendues. La presse fut censurée. Les livres et les films considérés comme « subversifs » furent brûlés. En bref, la gauche turque a été littéralement écrasée et la population terrorisée. C’est alors le règne des « scarabées ».

En cette période noire, il n’est pas très recommandé d’être originaire d’Antioche ou comme mon père, de Samandag, la petite ville portuaire voisine dont la réputation dissidente déplaisait fortement au régime d’Ankara. C’est qu’à son grand malheur, mon père, qui n’est pas du tout friand de politique, est né à Samandag et que Samandag est une petite localité « rouge » surnommée « petite Moscou ».

De peur des tracasseries et des harcèlements, mon père, un non-fumeur acharné, achète des fardes entières de cigarettes dans un magasin hors taxe de la douane et glisse un billet de banque dans son passeport en guise de bakchich. Ces deux « laissez-passer » devront accompagner le passeport au cours de chaque contrôle d’identité effectué aux barrages militaires jalonnant nos 1300 prochains kilomètres d’odyssée en territoire turc.

Tout au long de notre long chemin, nous sommes arrêtés par les « scarabées » et courtoisement dépossédés de l’un ou l’autre des cadeaux que nous avions apportés aux familles.

Finalement, nous arrivons à Samandag chez mon oncle paternel avec plus de peur que de mal. Mais le spectacle des scarabées ne s’efface pas pour autant. Ainsi, je constate à ma grande surprise que les « scarabées » sont omniprésents, même en ville, y compris sur les toits des maisons et qu’ils enjambent les « zawarib », c’est-à-dire les rues étroites et sinueuses caractéristiques des villes arabes, par des passerelles.

Chaque fois que je croisais une sentinelle, je devais le saluer. Plus par crainte que par respect.

Du haut de mes sept ans, je vivais des vacances d’été sous état d’urgence sans vraiment comprendre la tragédie que cela représentait.

Une enfance paisible et socialement riche

Comme tous les jeunes de mon âge, je me posais des questions existentielles sur la vie et la mort, sur l’univers, mais aussi sur la pauvreté et les guerres.

L’ignorance, l’inconnu, l’inexpliqué étaient intolérables pour moi.

Ma famille n’était ni politisée, ni suffisamment cultivée que pour nous enseigner une conception cohérente, rationnelle et précise de la société et du monde dans lequel nous vivions.

Cependant j’eus la chance d’avoir une mère dévouée et un père responsable qui, malgré ses accès de violence et son manque de sens pédagogique, se sacrifiait pour ses enfants et ne reculait devant aucun frais pour assurer notre épanouissement intellectuel. Ainsi, dès l’école primaire, mon père m’offrait des monticules d’atlas, de dictionnaires et d’encyclopédies. Cela m’a permis de m’initier dès mon plus jeune âge à la géologie, à la géographie, à l’astronomie, à la botanique ou à l’histoire.  Mais c’est de loin l’archéologie qui me subjugua. Les récits de mon grand-père maternel, qui fut dans sa jeunesse un robuste paysan, ne firent qu’attiser ma passion pour les civilisations anciennes. Comme nombre de villageois vivant sur les collines fertiles de la périphérie d’Antioche, il n’était pas rare de retrouver durant le labourage des terres ou après de fortes pluies, des poteries, des statues ou de la monnaie, hellénistique, romaine ou byzantine. Les vestiges retrouvés pouvaient parfois dater de l’ère mitannienne ou hittite. En tous cas, ces antiquités étaient revendues en ville, ce qui permettait aux villageois de mettre du beurre dans leurs épinards et parfois même de bâtir une fortune.

A l’époque, c’était bien entendu davantage l’aspect aventurier que scientifique qui me motivait à embrasser une carrière d’archéologue. En 1988, grâce à mon professeur d’histoire, j’eus l’occasion de participer pour quelques jours aux fouilles de La Bourse de Bruxelles. Je ne rêvais alors que d’une seule chose : explorer Antioche.

Ma deuxième vocation, c’était de devenir footballeur. Cependant, je n’ai jamais pu en pratiquer à un haut niveau. Le sommet de ma très modeste carrière a été le championnat provincial. Malheureusement, une blessure aux ligaments croisés antérieurs survenue en 1995 a définitivement mis fin à un début de carrière footballistique semi professionnelle.

Je ne puis évoquer mon enfance sans au moins souligner la place primordiale qu’occupait la bande dessinée. Je pense que la BD a contribué au développement de ma créativité artistique. Je dessinais beaucoup mais faute de temps, j’ai dû prendre congé de cette passion.

En outre, vers la fin des années 80, je commençais à m’intéresser à la musique populaire turque.

Des musiciens politiquement engagés tels que Zülfü Livaneli et Ruhi Su dont j’avais pu découvrir certains albums à la médiathèque de Bruxelles, tous deux fort écoutés à Samandag malgré la censure et la répression, ont également contribué à me faire découvrir la Turquie des ouvriers, des paysans, des intellectuels et des révolutionnaires.

Je ne parlais pas encore le turc. En effet, à la maison, nous parlions que le français et l’arabe. C’est mon intérêt pour ces grands musiciens qui m’a motivé à apprendre le turc.

Soutenir les plus faibles

Bien que n’étant pas issu d’une famille politisée, je me suis très tôt intéressé aux questions d’actualités.

En politique, je me positionnais systématiquement du côté du plus faibles. Et ceci, que ce soit dans le monde du sport ou dans toute autre compétition où s’affrontaient des représentants des pays riches et des pays pauvres. En football par exemple, mon critère pour soutenir une équipe était d’une certaine façon déterminé par le PIB du pays dont celle-ci représentait les couleurs.

Les chamboulements politiques de la fin des années 80 m’ont profondément marqué. Je méconnaissais les régimes socialistes et si je les défendais, c’était non pas par conviction mais par réaction de rejet de l’arrogance étasunienne.

Les sympathies que j’éprouvais à l’égard de l’Union soviétique étaient très naïves.

Au cours de la première Intifada, je défendais le peuple palestinien, par empathie. Ces enfants lançant des pierres sur des tanks me touchaient profondément. Et puis, il y avait cette image traumatisante et inoubliable de ces Palestiniens masqués et torturés sur un flanc de colline par des soldats israéliens. J’en avais pleuré pendant plusieurs jours.

A la même époque, je me suis engagé dans le groupe Amnesty International de mon école. En cours, j’aimais parler de politique, surtout au cours de morale, de français ou d’histoire. Mon réflexe de soutenir les plus faibles s’était également manifesté durant la Première Guerre du Golfe.

A l’école, j’était quasi le seul, avec quelques amis pour la plupart d’origine immigrée, à défendre l’Irak contre ses agresseurs. Chaque fois que la défense anti-aérienne irakienne abattait un avion américain, britannique ou de tout autre pays de la coalition, je m’en réjouissais car pour moi, c’était la vengeance des pauvres contre les riches, la victoire de David contre Goliath.

A l’époque, à la télévision, on parlait de temps à autre d’une organisation turque, Devrimci Sol, connue sous son diminutif ‘Dev Sol’ qui rendait justice en punissant des officiers de l’armée US.

Cet écho de résistance venant de mon propre pays ne me laissait pas indifférent mais à l’époque, j’ignorais tout de ce mouvement.

A la découverte de mon pays

Finalement, je fus tellement passionné d’archéologie que j’en fis ma vocation. En 1992, j’entamai des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’Université libre de Bruxelles.

Cette année-là, je découvre les œuvres de Marx, Engels, Lénine, Mao, Fidel Castro et Che Guevara ainsi que l’œuvre du grand poète communiste turc Nazim Hikmet. La vie de deux figures emblématiques du mouvement révolutionnaire turc, Deniz Gezmis et Mahir Cayan, popularisée par une tradition orale véhiculée par des bardes munis de leur instrument à musique traditionnel, le saz, inspirera sans doute aussi mon parcours politique.

D’autre part, je participai à des premières manifestations anti-impérialistes, notamment à une démonstration contre les sanctions frappant l’Irak à Bruxelles et une manifestation de solidarité avec Cuba contre l’embargo US à Bonn. Cette dernière fut particulièrement impressionnante dans la mesure où la moitié des quelques 3000 manifestants rassemblés étaient des Turcs et des Kurdes sympathisants de Devrimci Sol.

Juin 1993, après mes examens, je me rends en Turquie afin de rejoindre mon meilleur ami, lui aussi originaire de Samandag et lui aussi, étudiant en archéologie, mais à l’université d’Egée à Izmir.

Le 14 juin 1993, il m’invite à participer dans la cantine de la faculté des Lettres de l’université d’Izmir à la commémoration de quatre grévistes de la faim (dont trois étaient membres de Devrimci Sol) décédés en 1984. C’était la première fois que, le poing levé, je rendais hommage à des révolutionnaires.

Désormais, j’étais acquis à la cause révolutionnaire mais il me fallait pour cela découvrir mon pays, cette Anatolie aride et pluvieuse, verdoyante et rocailleuse, l’Anatolie des seigneurs fonciers et l’Anatolie des paysans, l’Anatolie fataliste et l’Anatolie rebelle. Avec des paysages humains composés de champs mélancoliques et de torrents de joie, de gouffres de souffrances et de jardins de rêves. Seul ou accompagné, je parcourus tout le pays, y compris les zones de guerre, théâtre de la résistance nationale kurde et d’un terrorisme d’Etat bestial. Mon idéal politique éveilla en moi un amour incommensurable pour ce merveilleux pays qu’est la Turquie et pour ses peuples victimes d’une oppression sanglante.

En mai 1996, les prisonniers révolutionnaires entament une grève de la faim en guise de protestation contre l’ouverture d’une prison de haute sécurité à Eskisehir et contre les mauvais traitements qu’ils subissent. Je consacre une grande partie de mes vacances au travail de solidarité avec les détenus, notamment en me portant volontaire pour accompagner des délégations internationales en mission d’observation et pour leur servir de traducteur.

Je me découvre ainsi une nouvelle vocation politique, celle d’organisateur et d’accompagnateur de missions internationales d’observation.

En juillet 1996, je participe aux funérailles de Yemliha Kaya, l’un des grévistes de la faim du DHKC. Son corps fut inhumé au cimetière de Yenibosna, avec celui de deux autres martyres du jeûne de la mort.

Le sacrifice de militants pour leur idéal me bouleverse profondément. A tel point qu’à mes yeux, mon diplôme de licence en histoire de l’art et archéologie perd de son éclat ainsi que son titre de noblesse, relégué au rang de « visa pour une carrière individualiste ».  Ce qui m’intéressait désormais était « d’ensevelir la civilisation criminelle actuelle plutôt que d’exhumer les vestiges des civilisations précédentes. »

Mon engagement politique en Belgique

Mon engagement politique n’était évidemment pas un phénomène saisonnier et ne pouvait se limiter à mes séjours en Turquie.

Je participai donc activement aux divers mouvements sociaux en Belgique. J’allais donc systématiquement manifester pour les droits égaux entre Belges et immigrés, pour l’emploi, pour le refinancement de l’enseignement, etc. Je me présente aux élections sur les listes du Parti du Travail de Belgique.

En outre, j’organise la contestation étudiante sur le campus de l’université, visite des piquets de grève, distribue des tracts aux portes des usines, collecte des signatures pour le droit à la nationalité etc.

Jusqu’au jour où je fais la connaissance avec des sympathisants du DHKC en Belgique.

Je décide alors de contribuer à faire connaître la lutte sociale du DHKC parmi les milieux politiques belges notamment à travers l’organisation de missions d’observation en Turquie et la traduction d’articles et de communiqués décrivant la situation de non droit qui règne en Turquie.

En compagnie de plusieurs avocats belges, je participe au procès inique de journalistes de l’hebdomadaire dénommé ‘Kurtulus’ et de musiciens du groupe musical engagé ‘Grup Yorum’  à la Cour de Sûreté de l’Etat d’Istanbul ainsi qu’à plusieurs audiences du célèbre procès du massacre de Gazi et d’Ümraniye. Gazi et Ümraniye sont deux quartiers populaires d’Istanbul où le 12 mars 1995, des mercenaires à la solde de l’Etat, les forces de police et des unités spéciales d’intervention perpétrèrent un massacre où près de 30 personnes perdirent la vie.  Le dossier de Gazi avait été transféré à la magistrature de la ville de Trabzon située à plus de mille kilomètres des faits et ce, afin d’empêcher les rassemblements de solidarité avec les familles des victimes.

L’impunité qui frappait les familles des victimes et le cynisme des assassins ont longtemps hanté mon esprit. Il s’agit là d’un des crimes de l’Etat turc qui m’a le plus motivé à m’engager aux côtés du DHKC.

Mes multiples voyages effectués entre 1996 et 1998 me permettent de mesurer l’impact politique du DHKC dans les quartiers populaires.

Mon expérience parmi les activistes du DHKC en Turquie

C’est véritablement la volonté d’impliquer les citoyens les plus démunis à la politique qui me séduisit le plus dans le discours et la pratique du DHKC. Le DHKC organisait à l’époque des assemblées populaires où les habitants des quartiers discutaient la manière dont ils pouvaient résoudre de manière collective leurs problèmes basiques tels que le manque d’emploi, de logement, d’éducation, de circulation routière, d’infrastructure sanitaire etc.

Le mouvement avait également élaboré un projet de Constitution alternatif qu’il fit discuter parmi toutes les couches de la population, de la ménagère au commerçant et de la coiffeuse au médecin.

Le DHKC organisait l’entraide avec les familles les plus démunies par la distribution de matériel scolaire, menait des campagnes de vaccination, mettait à la disposition de la population des centres culturels et des bibliothèques, organisait des protestations devant les mairies pour exiger soit l’installation d’une passerelle afin de protéger les écoliers de la circulation routière, soit un service de transport public, soit un dispensaire médical.

Les militants du DHKC bâtissaient eux-mêmes des maisons pour les pauvres et les alimentaient en électricité en allant puiser illégalement sur les lignes à haute tension. C’est le cas pour un grand nombre de maisons situées dans les quartiers de Küçükarmutlu, du quartier Cayan et du quartier du « 1er mai », ces deux derniers quartiers ayant été rebaptisés par les révolutionnaires.

Peut-on rester insensible lorsqu’une veille personne vous confie que sa maison avait été construite par des révolutionnaires du DHKC qui par la suite, ont été abattus par la police ?

Dans la mesure de leurs maigres moyens, les militants du DHKC organisaient la protection des habitants des bidonvilles contre les rafles de la police et des hommes de main de la mafia cadastrale et immobilière.

Le DHKC organise des fêtes culturelles dans le but de rassembler les diverses communautés nationales et religieuses. Turcs, Kurdes, Arabes, Lazes, Tcherkesses, Géorgiens, Abkhaz, Bosniaques, Roms, Arméniens se retrouvent réunis autour d’un même banquet et dans une même farandole. C’est ainsi que le mouvement combat l’intolérance et les préjugés chauvinistes, racistes, xénophobes et fondamentalistes.

Le DHKC va jusqu’à régler les différends familiaux, voire célébrer des cérémonies de fiançailles, de mariages, de funérailles et mêmes de circoncision généralement très coûteuses. Pour détourner les jeunes des rangs du DHKC, la police introduit de la drogue dans ces quartiers et encourage l’implantation des night clubs et des casinos. Pour terroriser la population la police fait également appel aux « Loups Gris ».

Le plus impressionnant était de constater que là où le DHKC était implanté, les jeunes étaient très respectueux, solidaires et cultivés. En fait, là où le DHKC était implanté, la criminalité était quasi inexistante.

La manifestation étudiante du 6 novembre 1996

Pour les étudiants de Turquie, le 6 novembre est une date majeure. C’est en effet le 6 novembre 1981 que la junte dépositaire du pouvoir, ratifia la loi qui permettait au Haut Conseil de l’Education, le YÖK, de mettre les universités sous la tutelle de l’armée. Depuis, chaque 6 novembre, les étudiants anti-fascistes organisent le boycott des cours pour exiger que l’abrogation du YÖK et le droit à l’autonomie des universités.

Le 6 novembre 1996, je m’étais rendu en compagnie d’observateurs belges à la place Beyazit qui donne sur l’entrée de l’Université d’Istanbul. Ce jour-là, quelques 1500 étudiants de gauche étaient massés sur la place. Les policiers qui étaient deux fois plus nombreux, prirent les étudiants en étau et se mirent à les charger en matraquant de manière frénétique. Je me trouvais également parmi les victimes de cette véritable attaque terroriste. Une forêt de matraques se dressaient et s’abattaient sur nos têtes à une cadence infernale. Les policiers étaient sans pitié.

L’une des matraques se brisa d’ailleurs sur mon épaule. J’en gardai une douleur persistante pendant plusieurs semaines. D’autant plus que les policiers continuèrent à nous tabasser sur le chemin menant à… l’hôpital !

Ce jour-là, nous étions près de 600 étudiants à être arrêtés. Le lendemain, la plupart d’entre nous avions été relâchés, non sans séquelles profondes.  Il s’agit là de ma seule expérience d’arrestation mais elle m’avait suffi à comprendre qu’il fallait davantage s’engager pour mettre fin au règne du terrorisme d’Etat.

Souffrances et dignité

Février 1997. Je fis la connaissance d’une jeune syndicaliste qui nous servait de guide. Elle ne cessait de mâcher un chewing-gum. Je ne pus m’empêcher de le lui faire remarquer. Elle s’excusa pour son impolitesse tout en expliquant que durant sa dernière arrestation, les policiers lui avaient déboîté la mâchoire et que donc, si elle mâchait, c’est parce que son médecin le lui avait préconisé pour rééduquer sa mâchoire.

Parmi nos connaissances, nombreux étaient les jeunes qui soit boitaient en marchant, soit utilisaient des béquilles voire des prothèses pour se mouvoir. A chaque fois, la même douloureuse réponse : « les tortionnaires m’ont brisé les hanches. » « Ils m’ont torturé jusqu’à me paralyser ». « La police m’a laissé un petit souvenir durant ma dernière visite. »  Leurs réponses sordides résonnent encore dans ma tête.

Et puis, il y avait aussi toutes ces « mères courages » qui se réunissaient tous les samedi devant le lycée Galatasaray pour demander aux autorités que l’on retrouve mort ou vif l’un ou l’autre de leur proche qui avait été kidnappé par la police politique. On les appelait d’ailleurs les « mères du samedi ». Elles étaient pareilles à ces « madres » de la Place de Mayo en Argentine dont la fille, le fils, la sœur ou le frère avait été enlevé sous la dictature.

Ces vieilles femmes qui s’étaient résignées à ne demander qu’une sépulture où pleurer leur enfant disparu, ont été maltraitées devant mes yeux. Peut-on croyez-vous restez indifférent face à de tels forfaits ?

Peut-on oublier toutes ces jeunesses brisées par de longues et interminables peines de prison pour avoir simplement rêvé d’un enseignement démocratique et gratuit ? Peut-on oublier le sort de ces jeunes lycéens à Manisa qui subirent les pires sévices des tortionnaires pervers ?

Sans oublier ces travailleurs licenciés, exclus de leur syndicat et parfois même incarcérés pour avoir défendu le pain de leurs camarades. 

Et tous ces musiciens dont on avait brisé les instruments, dont on avait détruit les albums et dont on avait interdit les concerts uniquement parce qu’ils chantaient l’espoir et la liberté ?

Pour tous ces militants assassinés, dont on avait mutilé la dépouille mortelle et dont on avait profané la tombe, je me sentais en quelque sorte redevable car, par leur courage et leur sacrifice, ils m’avaient permis de connaître une réalité cinglante occultée par le pouvoir et les médias.

Les événements de Knokke et le massacre des prisonniers

Outre l’affaire de Knokke qui ne me concerne pas directement puisque je n’ai jamais mis les pieds dans l’appartement dont il est question et que j’en ignorais même l’existence, ce qui caractérise cette nouvelle phase de ma militance, c’est indubitablement la constance de mon activisme politique et ma focalisation quasi totale sur le problème des prisons.

Le hasard des choses a voulu que l’opération policière à Knokke survienne le 26 septembre 1999, c’est-à-dire exactement le même jour que le massacre perpétré par l’armée turque dans la prison d’Ulucanlar à Ankara qui avait coûté la vie à 10 détenus politiques.

Dans cet appartement, les enquêteurs auraient retrouvé des photocopies de mes pièces d’identité ainsi qu’un schéma manuscrit indiquant de quelle manière il fallait procéder pour falsifier ma propre signature. Je ne doute pas de l’authenticité de cette information.

A ce propos, je tiens à dire que hier, sous l’occupation nazie, des femmes et des hommes courageux, ceux que l’on a appelé « Les Justes » ont caché chez des familles juives pour les sauver de l’extermination, aujourd’hui, en me mettant au service de personnes en danger car persécutées par le régime d’Ankara, je n’ai fait que perpétuer une tradition humaniste et altruiste, une valeur qui malheureusement, dans nos sociétés gangrenées par l’individualisme, sont en perte de vitesse.

Je pense donc que me châtier pour de telles broutilles n’est pas digne d’une institution qui se dit rendre justice. Mon acte désintéressé consistait à donner la possibilité à des personnes probablement recherchées, de se cacher et de vivre en sécurité. Je n’ai ainsi fait que nuire à moi-même.

En ce sens, je pense agir selon des principes politiques universels tels que le droit de résistance à l’oppression tel qu’il est garanti dans l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Il y a même des dispositions légales turques émanant du 8e tribunal de Première instance d’Ankara datant du 25 juin 1975 et de la Cour de sûreté de l’Etat d’Adana, datant du 4 septembre 1975, classés sous le n° de jugement 297 et 975/29-35, qui appellent à combattre l’impérialisme et le fascisme. Je pense également agir selon ces décisions juridiques et donc, selon des principes défendus par des institutions officielles turques à une époque où l’armée et les forces anti-démocratique avaient moins d’influence sur les trois pouvoirs de l’Etat. C’est dans ce cadre légal que j’ai toujours agi.

Crime de solidarité

Depuis le début de la résistance des détenus contre les prisons de type F, le nombre de conférences de presse, de manifestations, de grèves de la faim, de missions d’observation, de pétitions, de concerts, de collectes de médicaments et d’argent pour les familles des détenus, d’articles et de communiqués, d’émissions radiophoniques ou télévisées ne se compte plus.

En novembre 2000, soit quelques semaines avant la déportation sanglante des détenus vers les nouvelles prisons de type F, lorsque le ministre des affaires étrangères du gouvernement précédent Ismail Cem était venu vanter les prétendues avancées démocratiques de l’Etat turc au Parlement européen à Bruxelles, une jeune femme qui devint par la suite mon épouse ainsi que moi-même, l’avions chahutés. La presse turque avait fait tout un plat de cette affaire. De gros titres très provocants tels « Nous voulons leur nom » ou encore « voici les cerveaux du terrorisme » avaient défrayé la chronique.

Sans me laisser démonter par la propagande officielle, je poursuivis mon travail de sensibilisation, courant du Parlement européen au Parlement belge et multipliant les interventions publiques.

Je trouvai même un jour l’occasion de rencontrer Javier Solana à la Fondation Madariaga, mais une fois de plus, la presse turque était là pour calomnier mon travail. Lors de mes voyages répétés en Italie, j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreux parlementaires italiens, principalement ceux des Démocrates de gauche (DS), du Parti de la Refondation communiste (PRC) et des Verts (Verdi).

Aux Parlement européen, j’ai eu l’occasion d’exposer les griefs des prisonniers, de leurs familles et de leurs avocats à de nombreux eurodéputés en particulier à ceux qui font partie du Groupe confédéral de la Gauche Unitaire européenne et de la Gauche verte (GUE-NGL). Je parcourus les quatre continents pour parler de la cause des détenus.

Cinq ans et 121 morts plus tard, la tragédie des prisons subsiste sans que la moindre perspective ne semble apparente.

Certaines de mes prises de position publiques ont donné lieu à des interprétations hyperboliques malveillantes de la part de François-Xavier de Donnéa et c’est notamment suite aux tractations de ce grossier personnage que je me retrouve aujourd’hui sur le banc des accusés.

J’ai en outre participé à de nombreuses délégations de solidarité avec les peuples en résistance contre l’occupation et les guerres, en Algérie en 2001, au Liban en 2002, en Irak en 2003, en Egypte et au Venezuela en 2005.

En avril 2005, j’ai organisé une tournée de poètes américains solidaires des détenus politiques de Turquie, qui couvrit l’Allemagne, la France, la Belgique et les Pays-Bas. Ces poètes étaient également venus présenter une anthologie consacrée aux résistants des prisons de type F.

En décembre de la même année, j’ai participé à l’organisation d’un symposium concernant les systèmes pénitentiaires et l’isolement carcéral parrainé par Ahmed Ben Bella et auxquels ont participé des personnalités éminentes telles Angela Davis ou Henri Alleg.

Ainsi, durant toutes ces années, je n’ai fait que me battre contre le terrorisme, pour la démocratie et la justice en Turquie et dans le monde, dans un cadre toujours démocratique et légal.

Si la solidarité est désormais un crime en Belgique, je suis prêt à assumer les peines que requièrent mes idées aussi lourdes fussent-elles.

J’espère néanmoins que la justice belge prendra une décision équitable et respectueuse des principes démocratiques qu’elle est sensée défendre.

 

Bruxelles, le 25 avril 2006