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À lire absolument notre nouvelle et très complète brochure «Kimyongur Bahar : Le dossier à charge»
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Un seul pas suffirait pour arrêter le compteur macabre !
Avant son incarcération, Bahar Kimyongür avait lancé un appel urgent à la constitution d'une délégation internationale en Turquie en vue de sauver la vie de l'avocat des droits de l'Homme Behiç Asçi, en grève de la faim depuis plusieurs mois en protestation pour les conditions de détention de ses clients. Il fut écouté mais Maître Asçi se débat encore entre la vie et la mort. Faisons du geste généreux de Bahar une victoire : Soutenons sa campagne ! [Lire]

 


L'autre affaire Erdal



1ère partie

2ème partie


PREMIÈRE PARTIE

Susurluk, le 3 novembre 1996. À la nuit tombante, une Mercedes blindée –qui traverse à vive allure la petite bourgade, située sur l'axe routier Ankara-Izmir– heurte de plein fouet un camion sortant d'une station-service. Bilan: trois morts. Le plus grand scandale, qui ait jamais eu lieu dans le pays, vient d’éclater. Comment dire? Les Turcs vont bientôt découvrir, effarés, trente années de liaisons dangereuses entre mafias, politiciens, services secrets et forces de l'ordre. Car les trois victimes de l'accident de Susurluk constituent un équipage pour le moins disparate: un trafiquant de drogue recherché par Interpol –Abdullah Çatli, mafieux notoire, membre des Loups gris (l’organisation des jeunesses du parti d’extrême droite MHP); un commissaire de police (Hüseyin Kocadag, adjoint à la sécurité de la municipalité islamiste d’Istanbul) et la maîtresse du seul survivant, le propriétaire de la voiture: Sedat Bucak. Bucak ? Chef de clan kurde, leader d’une véritable armée privée de 20.000 supplétifs, il est député du DYP, le parti conservateur qui fait partie de la coalition gouvernementale. Pour expliciter le tout, on trouvera –dans le coffre de la berline– des faux papiers, des armes, des munitions, des silencieux…

Une année plus tard, le procureur Kutlu Savas –à qui le Premier ministre Yilmaz a dû confier le soin d'enquêter «avec les pleins pouvoirs»– rend son rapport au chef de gouvernement. Explosif. En 119 pages, flanquées d'annexes, le document révèle l'existence de «bandes» responsables de crimes ou d'attentats, dans lesquelles se mêlent à la fois agents des services de renseignement civils et militaires, représentants de la pègre et hommes d'affaires douteux. Qui plus est, il met à jour le rôle de commanditaires joué par certaines personnalités politiques des plus en vue, et permet de faire la lumière sur près de 2.000 meurtres qui n'avaient pas été élucidés jusqu'alors –pratiquement tous liés à la question kurde. Plus fort: deux députés, élus l'un et l'autre sur la liste de l'ex-Premier ministre Tansu Ciller, sont accusés d'avoir commandité plusieurs opérations terroristes. Leur nom ? Sedat Bucak, l'accidenté de Susurluk, et l’ancien ministre de l'Intérieur Mehmet Agar. Ce dernier a notamment dressé une liste noire d'hommes d'affaires kurdes à abattre parce qu’ils sont soupçonnés de financer la guérilla. Plus sensationnel encore: selon le rapport du procureur Savas, l'ex-Premier ministre Ciller devrait être également mise en cause dans un attentat manqué contre le président azéri, Haïdar Aliev, en mars 1995 (attentat lié aux trafics de drogue en provenance d'Afghanistan). Circonstance confondante : une autre figure emblématique de l'extrême droite turque est aussi impliquée dans «l’histoire Aliev»…: le précité, Abdullah Çatli. Quel palmarès : ce militant ultra, au physique de play-boy, s’était compromis dans la tentative d'assassinat contre Jean-Paul II et était l’objet d’un mandat d’amener international après son évasion d’une prison suisse où il était incarcéré pour trafic de stupéfiants. De l'aveu même de Mesut Yilmaz, les investigations menées par le procureur aboutissent en tous cas à des conclusions péremptoires : Çatli et ses acolytes nationalistes ont été utilisés par l'Etat turc pour des opérations extérieures, notamment contre l'ASALA (une organisation nationaliste arménienne, très active au début des années 80). Des opérations «under cover» qui lui auront permis de se consacrer, parallèlement, à des activités plus personnelles : trafics d'héroïne et blanchiment d'argent sale, à travers les casinos et les banques offshore de la partie nord de Chypre. Sous contrôle turc. Salué par Madame Tansu Ciller comme «un véritable homme d’Etat qui a donné sa vie pour la patrie», Abdullah Çatli était en effet «un grand patriote» : il avait joué un rôle de premier plan lors des événements sanglants des années 1976 à 1980, lesquels avaient préparé les conditions du troisième coup d’Etat militaire de l’après-guerre.

COUP D’ÉTAT

Fin 1979, après avoir remporté les élections anticipées, le Parti de la Justice de Süleyman Demirel forme un gouvernement minoritaire. Aussitôt, il applique «le décret du 24 janvier», un programme d’une sauvagerie extrême, tant sur le plan économique que politique –faisant notamment dévaluer la livre turque de 48,6 %. Evidemment, ce sont surtout les travailleurs qui voient ainsi leur avenir hypothéqué : la mesure provoque instantanément une hyperinflation des prix, alors que tous les salaires ont été bloqués. A cette offensive, parrainée par le patronat, répond dès lors une campagne démocratique de masse qui se ponctue le 15 février 1980 par une action de fermeture des magasins. Dans la capitale, 90 % des commerces suivent l’appel. Le lendemain, la presse va titrer : «Istanbul, ville morte». Petit à petit, l’oligarchie perd le contrôle de la situation. Le Premier ministre Demirel déclare le pays ingérable si est maintenue la Constitution en vigueur depuis vingt ans : il modifie la loi sur les associations, limite la liberté de la presse et octroie des compétences supplémentaires à la police et à l’armée. Le 12 septembre 1980, une junte militaire prend le pouvoir et abolit les dernières libertés reconnues par la Constitution de 1961. La domination de l'armée sur la vie politique, économique et sociale est désormais pérennisée avec la consécration du Conseil de Sûreté nationale (MGK). Verdict ? 650.000 personnes sont arrêtées et soumises à la torture. 500 Turcs perdent la vie durant leur détention, 50 sont exécutés par pendaison. 14 prisonniers décèdent suite à des grèves de la faim pour dénoncer les conditions carcérales inhumaines. Au moins 10 détenus s’immolent par le feu pour les mêmes raisons. 210.000 procès politiques sont ouverts devant les tribunaux militaires. 98.404 personnes sont jugées en raison de leurs opinions et 21.764 condamnées à de lourdes peines d’emprisonnement. Des dossiers sont ouverts à l’encontre de 1.683.000 citoyens. 348.000 personnes se voient refuser l'obtention de passeports. 15.509 enseignants sont chassés de leur poste universitaire, de par la loi n°1402. 18.000 fonctionnaires, 2.000 juges et procureurs, 4.000 officiers de police, 2.000 officiers de l'armée et 5.000 enseignants sont forcés de démissionner. Tous les partis politiques sont interdits. Les activités de 23.667 associations sont suspendues. La presse est soumise à la censure. 4.509 personnes sont déportées en vertu de la loi martiale. 113.607 livres sont brûlés. 39 tonnes de magazines et de journaux sont détruits pour «subversion». 937 films sont interdits. 2.792 auteurs, traducteurs et journalistes passent en jugement : le total des peines de prison prononcées à leur endroit va s'élever à 3.315 ans et 3 mois.

Or, vingt-cinq ans après le coup d'Etat, comment qualifier la situation présente? Les généraux putschistes sont sous la protection des autorités actuelles, comme ils l’ont été de tous les gouvernements qui se sont succédé jusqu’ici. La Constitution d’inspiration mussolinienne –prônant «la supériorité, le monopole de la race et de la langue turques» (Articles 3, 42 et 66)– telle qu’imposée en 1982 est toujours en vigueur. Malgré la pseudo «démilitarisation» du Conseil de Sûreté nationale, les militaires continuent de dicter leurs choix militaristes par les déclarations médiatisées du chef de l'Etat-major ou des commandants des forces terrestres, aériennes et navales. En outre, les militaires exercent un contrôle constant sur la vie économique du pays par le biais de leur holding financier OYAK et d'une série d'industries de guerre. Bien entendu, pour des milliers de condamnés politiques rien n’a changé. En août 2005, le ministère de la Justice chiffrait leur nombre à 3.788, détenus pour des «délits de terreur» dans 73 grandes prisons du pays –dont onze centres de haute sécurité, dits de type F. Qui plus est, les exécutions sommaires et la torture lors des arrestations continuent d’être monnaie courante. Fin mars 2006, au moins 25 manifestants kurdes ont été abattus par les forces de sécurité dans le sud-ouest du pays. De plus, les groupes ultranationalistes sont encouragés à lyncher tout qui manifeste pour défendre les droits du peuple kurde ou pour protester contre les conditions carcérales des prisonniers politiques. Le nouveau Code pénal turc, fort applaudi par l'Union européenne ? Il constitue une menace persistante sur la liberté de la presse: en vertu de son article 302, plusieurs journalistes sont en passe d’être condamnés pour «insultes à l'armée, au gouvernement ou aux forces de sécurité». Ankara (poursuivant sa politique révisionniste) ne montre d’ailleurs aucune intention de reconnaître les injustices et les atrocités commises dans l'Histoire de la Turquie. Selon l'Article 305, les citoyens qui demandent le retrait des militaires turcs de Chypre ou affirment la réalité du génocide arménien peuvent donc être poursuivis devant les tribunaux d’exception. En conséquence, les missions diplomatiques d'Ankara incitent souvent les ressortissants turcs, les élus ou candidats d'origine turque des partis politiques européens (qu’ils soient socialistes, libéraux, écologistes ou chrétiens) à participer aux manifestations négationnistes. [top]
 

RÉSISTANCES

1981. Au plus fort de la répression, des militants de Devrimci Sol (l’organisation d’extrême gauche qui, en 1994, deviendra le DHKP-C) attaquent le commissariat de police de Kemeralti situé en plein coeur d’Izmir, un commissariat tristement connu pour ses salles de tortures. D’autres actions punitives, visant des bourreaux et des indicateurs, vont alors se succéder. Mais, la plus significative reste sans aucun doute l’exécution, le 6 février 1981, du vice-directeur de la Sûreté à Istanbul, Mahmut Dikler. Tortionnaire hors du commun, membre de la police politique, Dikler était connu pour sa complicité dans le massacre de 37 travailleurs, le 1er mai 1977 sur la place Taksim.

Neuf ans plus tard, Devrimci Sol abat Durmus Aksen, un colonel à la retraite qui avait servi au Commandement de l’Etat d’urgence à Istanbul de 1981 à 1986. En tant que conseiller juridique de la junte, il avait fait des prisons de véritables bagnes et était, de ce fait, notamment responsable de la mort de quatre grévistes de la faim décédés en 1984. Aksen, il faut le dire, était aussi bien connu des détenus que de leur famille qu’il faisait tabasser aux portes des pénitenciers. Le 12 juin 1990, des membres de Devrimci Sol vont les venger.

À la même époque, le mouvement radical détruit la fondation HZI, une section de la polyclinique de Gayrettepe financée par la CIA, qui utilise des prisonniers comme cobayes afin d’expérimenter des nouveaux «médicaments psychotropes». Dans un communiqué de revendication, l’organisation révèle que le «Mengele» de ce centre expérimental, le «Professeur» Turan Itil, a participé à un symposium sur «la réhabilitation des terroristes» en présence des chefs de prison, des militaires et de Paul Hanze, le responsable de la Central Intelligence Agency pour la Turquie.

Le 26 août 1990, le groupe s’en prend à l’ex-commandant de l’armée et directeur de la sécurité intérieure de la prison militaire de Metris, Adnan Özbey. Gravement blessé, celui-ci déclarera à la presse «ne pas être un tortionnaire» et «être un innocent», espérant ainsi profiter de la crédulité publique. Suite à ses allégations, Devrimci Sol publie une liste détaillée des crimes qu’il a commis de ses propres mains à la prison de Metris.

Le 26 septembre 1990, même punition pour Hiram Abbas, un chef des services secrets turcs (le MIT) formé par la CIA en Floride et à Panama. Hiram Abbas avait pris sa pension en 1988 après avoir «bien servi» pendant trente-trois ans : c’était un parfait expert dans le domaine des interrogatoires, des sabotages et de la guerre psychologique. Il s’était autoproclamé «chasseur de gauchistes» et se targuait d’avoir participé à 140 opérations de contre-guérilla. Lors du second coup d’Etat militaire du 12 mars 1971, il avait travaillé sous les auspices d’Ismail Türün (le commandant de l’état d’urgence à Istanbul) en officiant comme directeur de Ziverbey, «le palais de la torture».

Puis entre octobre 1990 et janvier 1991, l’organisation révolutionnaire «punit» successivement. Halil Cetin, un sous-officier sadique qui avait servi comme vice-commandant de gendarmerie de la ville de Carsamba sur la Mer Noire; Niyazi Aygen, le directeur de la tristement célèbre prison de Bayrampasa; le «docteur» Musa Duman, un tortionnaire sanguinaire recherché pendant treize ans pour avoir fait assassiner plusieurs militants; le commandant de la gendarmerie chargé de la sécurité dans la région du Sud-est et conseiller du premier ministre pour la sécurité Hulusi Sayin : ce gradé était tenu responsable de nombreux massacres dans le Kurdistan turc et irakien…

Pour autant, Devrimci Sol n’oublie pas de fortifier ses liens avec le monde ouvrier. Le 22 février 1991, 3.300 travailleurs de la firme de cuir Maga décident d’occuper leur entreprise jusqu’à ce que «les conventions collectives soient appliquées». Le patron de la société, le magnat Ali Sen –qui préside le club de football Fenerbahçe– licencie 535 ouvriers parce que «l’usine n’est pas rentable» alors qu’il se permet toutes les largesses avec ses footballeurs. Le 25 février, il promet finalement de payer une indemnité aux salariés mais ne tient pas parole. Durant le mois de mars, onze ouvriers de Maga sont arrêtés par la police politique alors qu’ils effectuaient le tour des quartiers pour organiser la solidarité. En représailles, l’hélicoptère privé d’Ali Sen est détruit sur la piste aérienne d’Ataköy par des unités de Devrimci Sol. Qui, dans un communiqué, met Ali Sen en garde contre toute intention de se débarrasser de son personnel ou de ne pas en respecter les droits. Acculé, ce dernier accepte toutes les revendications salariales et réintègre les ouvriers renvoyés. Formidable ? Formidable : cette résistance, encadrée par Devrimci Sol, a abouti à un succès probant et a une dimension «historique» car elle est le premier exemple d’occupation d’une entreprise depuis le coup d’Etat de 1980. Dans les semaines qui suivent, Devrimci Sol organisera ou appuiera des grèves et des occupations dans divers secteurs, notamment à la compagnie aérienne Turkish Airlines, à l’usine de fabrication de verre Pasabahçe, mais aussi et surtout dans les services municipaux, favorisant la création de syndicats des fonctionnaires qui étaient à l’époque formellement interdits. [top]

OPÉRATIONS SPÉCIALES

Selon Eyüp Asik, un ancien ministre appartenant à la droite «libérale», l'utilisation d’organisations clandestines par l'Etat turc remonte aux années 50 et à la décision américaine de «créer en Turquie, à l'image des pays de l'Otan, une organisation chargée de la lutte contre le communisme». Devenu Premier ministre en 1974, le social-démocrate Bülent Ecevit va ainsi découvrir fortuitement l'existence d'une des plus importantes de ces structures de contre-guérilla (en prenant connaissance, par hasard, d'une demande de financement sur fonds secrets): cette organisation est hébergée dans les locaux mêmes de la mission américaine d'aide militaire à Ankara. Or, c’est dès 1952 lors de son adhésion à l’OTAN, que la Turquie s’était dotée d’un tel organisme de combat. Appelé «Département spécial de la Guerre », puis «Commandement des Forces spéciales», c’est la CIA qui en assume tous les frais. En 1955, ce «Groupe de travail » effectue sa première intervention : une attaque à la bombe contre le musée Atatürk de Thessalonique (en Grèce). Une manière efficace de susciter des tensions entre les deux pays et d’en exciter le nationalisme latent. Au fil des décennies, l’ancien «Institut pour les Enquêtes sur la guerre» va donc voir son rôle et son influence considérablement renforcés au point de diriger ou superviser, dès les années 90, les Services de renseignements liés à la gendarmerie, les Equipes pour les Opérations spéciales, les Gardes villageoises, les Unités spéciales des Commandos, les Unités pour les Opérations spéciales, les divers Départements «Antiterrorisme», le Service National de renseignements (le MIT), l’Organisation de Protection civile, etc, etc… En réalité, ce Commandement des Forces spéciales, dirigé par l’Etat-major de l’armée, occupe des positions de pouvoir dans tous les organes de l’Etat ; il est organisé au sein de l’appareil judiciaire, du Parlement et des partis traditionnels. À quoi sert-il concrètement ?

Un communiqué du DHKC daté du 8 juillet 1999, et revendiquant «l’exécution du tortionnaire Turan Ünal», en explicite quelques-unes des missions: «Turan Ünal a été membre de diverses unités spéciales, notamment de l’unité 03 spécialisée dans l’enlèvement de militants et la disparition de leurs corps mais aussi du service de renseignement de la gendarmerie (JITEM) :

Le 30 janvier 1996, il a fait exécuter 7 guérilleros du DHKC, dont le commandant Mete Nezihi Altinay dans les montagnes de Sivas; le 31 mars 1998, il a participé à l’enlèvement à Izmir de quatre membres du DHKC –l’étudiant Neslihan Uslu, Metin Anda (un villageois qui militait contre l’implantation d’une entreprise d’extraction de l’or, Eurogold, empoisonnant la nature au cyanure), le militant Mehmet Ali Mandal et le syndicaliste Hasan Aydogan. En compagnie de ses sbires, il les a torturés dans une caserne militaire à Foça, a en partie broyé leur corps et a embarqué les restes dans une barque qu’il a fait exploser au large de Seferhisar, une localité proche d’Izmir. Ensuite, lui et ses complices ont célébré cette “opération réussie” dans un club de vacances de Cesme appelé Fly-Inn. Ünal a aussi participé à de nombreuses séances de torture dans les centres les plus connus de la section anti-terroriste d’Istanbul, au laboratoire de recherche approfondie (DAL) à Ankara, au casino Bayrak, dans les locaux des services secrets de la gendarmerie de Yenimahalle, dans les centres de torture à Izmir, en Phocée, à Üçkuyular. En avril 1998, il a créé une association culturelle et une bibliothèque populaire dans le village de Diphac?köy en province d’Amasya pour attirer le potentiel de gauche du village et ainsi infiltrer les milieux proches des camps de guérilla du DHKP-C et du TKP-ML. En juillet 1996, il a participé à plusieurs enlèvements et à la répression contre les familles des disparus qui avaient manifesté en marge du Sommet sur le logement Habitat. Il a participé personnellement aux tortures. Il a également mis sur pied des réseaux d’informateurs dans les montagnes d’Egée et du Taurus pour filer les combattants du DHKC. Il a commis des activités de provocation dans les campus universitaires de Hacettepe, de Beytepe et à la Faculté des Sciences politiques d’Ankara; à Istanbul, il a tenté d’infiltrer les milieux progressistes de la Faculté des Lettres et a organisé des rafles parmi les étudiants de gauche pour intimider et pousser ses victimes à la collaboration. Durant ses activités de kidnapping menées de novembre 1995 à novembre 1998, il n’a pas cessé de s’enrichir par les trafics de drogue et d’armes».

Dans un communiqué, tout récent celui-là, daté du 6 février 2006, le DHKC annonce avoir mis fin définitivement aux activités d’un ripou, Hakan Sarayliolgu qui avait été formé en 1984 dans une section spéciale de l’OTAN : «Ce tortionnaire polyglotte a successivement travaillé pour les services secrets turcs de la MIT, la BND allemande, la CIA et le MI5. Membre actif des Loups gris et proche ami des caïds de la pègre (comme Abdullah Çatli et Abidin Bilgin), Hakan Saraylioglu a avoué avoir participé à 14 "opérations" dans les villes de Manavgat, Diyarbakir, Istanbul, Alanya, Fethiye mais aussi en Europe. Il a à son actif le meurtre de trois membres du PKK, dont il s’est débarrassé des corps dans le barrage de Manavgat. En 1994 et 1995, il a même participé à des actes de sabotage tels que des incendies de forêt en Grèce à partir de la ville de Bodrum où il avait embarqué à bord d’un zodiac avec des membres de la Sûreté (le MIT) dénommés Cengiz, Kazim et Ercan. Dans ses aveux, il a livré une vingtaine de noms de collaborateurs et affirmé que l’ex-première ministre Tansu Ciller, le général Ragip Ulubay, le général Muhittin Füsunoglu, le lieutenant-colonel Adnan Simsiroglu, le Procureur de la Cour de sûreté de l’État Altan Sari… dirigaient un véritable réseau criminel. Leurs activités auraient été assurées par la société de transport Ilkay Nakliyat dont le siège se trouve à Kadiköy (Istanbul). Il a également avoué connaître personnellement l’assassin de l’étudiant de gauche, Önder Babat, qui avait été abattu d’une balle dans la nuque, le 3 mars 2004 dans des circonstances inexpliquées. D’après Hakan Saraylioglu, la balle aurait été tirée –du bureau du Parti d’Action Nationaliste (MHP) situé dans le quartier de Beyoglu– par un officier dénommé Mustafa Basçavus ».

Idem, le 19 février 2006, où le DHKC revendique la mort de «l’informateur et assassin Halil Hosaf». «Le DHKC l’avait repéré et avait retrouvé une lettre qu’il s’apprêtait à envoyer au Commandement général de la gendarmerie. Dans ce courrier, il se plaignait d’être mal rémunéré malgré tous les services qu’il avait rendus au cours de ses activités d’infiltration des camps de guérilla du PKK et du DHKC. Il a avoué, entre autres, avoir tué cinq guérilleros du PKK en injectant du poison dans leur nourriture et avoir reçu 50 à 60 millions de livres turques pour chaque information opérationnelle concernant les déplacements des guérilleros du DHKC de la région de Tokat».

Quelque dix années auparavant (en décembre 1995), le DHKC avait rapporté les faits suivants: «Il s’appelle Murat Aldemir. Il a été puni de mort le 3 décembre. Murat Aldemir qui était membre du Parti d’Action Nationaliste (MHP), le parti des "Loups gris", avait servi dans l’armée au cours des années 1991 et 1992. Il avait participé aux plans de dépeuplement et de destruction de village destinés à isoler la guérilla, et était payé pour chaque tête de combattant qu’il rapportait. Sa sale besogne avait fait de lui un véritable psychopathe. Il prenait plaisir à garder des trophées de guerre : les oreilles et le nez de ses victimes». [top]

KURDES

L’Etat turc n’aura donc jamais cessé de mener une guerre intérieure, un conflit d’ordre «privé», avec la volonté implacable, pour ne pas dire «pathologique», d’annihiler tout ce qui –de près ou de loin– peut ressembler à du «séparatisme». Cette hantise de voir la Turquie dépecée (née au moment de l’éclatement de l’empire ottoman) l’aura donc poussée à toutes les sauvageries –du génocide arménien au martyre kurde. Les gouvernements ont certes changé, les conjonctures aussi, mais l’obsession d’une Turquie «une et indivisible», peuplée de citoyens turcs indistincts, ne s’est jamais démentie. C’est en son nom, en tous cas, que les militaires aux faîtes de l’Etat ont rasé 4.000 villages kurdes, déplacé deux millions de personnes, mené une guerre qui a fait 36.000 morts, emprisonné intellectuels, poètes et députés dont le seul crime n’était souvent que de prononcer publiquement le mot «kurde». Cette négation, quasi névrotique, explique à elle seule la détermination des dirigeants du pays, tant est forte leur pulsion unitariste, raciale voire raciste. C’est clair et brutal: le régime, qui estime avoir définitivement vaincu la guérilla du PKK et maté «le terrorisme», ne veut plus entendre parler d’un quelconque problème kurde. Tous ceux qui contestent cette vision officielle, fussent-ils élus ou personnalités de renom, doivent être réduits au silence. Depuis 1992, plus de 5.000 intellectuels et militants osant témoigner du «drame» ou susceptibles d’en proposer des solutions démocratiques ont été assassinés par les forces paramilitaires à l’occasion des fameux «meurtres non élucidés».

Mais aujourd’hui, aujourd’hui même ? La réalité reste la plus forte. Rapport d’Amnesty International: «Le 9 novembre 2005 à midi un quart, un homme a été tué et plusieurs autres blessés à la suite d’un attentat à l’explosif perpétré contre la librairie Umut Kitabevi à Semdinli dans la province de Hakkari. Le propriétaire de la librairie et d’autres personnes ont réussi à appréhender l’auteur présumé de l’attentat, ainsi que ses deux acolytes qui l’attendaient dans une voiture garée à proximité. Dans le véhicule, on a découvert des armes, des listes d’opposants politiques, des renseignements concernant des habitants de la ville. On a appris que les trois hommes arrêtés par la foule appartenaient aux services de sécurité». Qui se cache derrière l’explosion de Semdinli ou, en tous cas, la couvre? Trois mois après les faits, l’enquête officielle en fournit la réponse à peine «incongrue»: il s’agit du numéro deux de l’armée turque pas moins, le général Büyükanit que le Procureur de la République accuse formellement «d’interférence avec la justice, de constitution de bande armée, de falsification de documents et d’abus de pouvoir». Car juste après l’attentat –qui a tué le gérant de la librairie, un ancien militant du Parti des Travailleurs du Kurdistan– Yasar Büyükanit a soutenu publiquement l’un des deux sous-officiers mis en cause, le qualifiant de «très bon garçon». Or Büyükanit, appelé à devenir chef d’état-major en août prochain, est jugé plus intransigeant encore que l’actuel numéro un des forces armées (Hilmi Ozkok) sur la question kurde. Conséquences directes: le Premier ministre Erdogan vient de juger préférable de réitérer un salut solennel à «l’estimé général», appelant à ne pas monter l’armée et la justice l’une contre l’autre. Et, bien que l’inculpation ait été jugée recevable par la Cour criminelle le 7 mars –le général risquant, du coup, trois années d’emprisonnement–, deux semaines plus tard, il n’y a déjà plus d’affaire «Semdinli»: l’armée a mis son veto aux poursuites, jugeant «l’attaque injustifiable» et «des suites judiciaires pas du tout nécessaires».

Ainsi, la réalité resterait la plus forte ? Le vendredi 3 mars 2006, tout à l’aube, Ferho Akgül Ferho (85 ans) et son épouse âgée de 80 ans sont retrouvés baignant dans leur sang. Massacrés au couteau dans leur maison à Mizizah, un petit village du Kurdistan. Les deux vieillards, qui faisaient l’objet de multiples menaces depuis des mois, étaient soumis à des pressions de toutes sortes afin qu'ils persuadent leurs deux fils exilés en Belgique –où ils avaient trouvé asile– de cesser leur activisme «contre l'État turc». Medeni Ferho ? Journaliste-écrivain connu, il travaille en effet à la TV kurde Roj qui émet de Denderleeuw. Quant à Derwich Fehro, il dirige l'Institut kurde de Bruxelles, dont la seule activité «subversive» est de promouvoir la culture kurde. Or tout l’indique: le bestial assassinat des parents Fehro a été perpétré par les Forces spéciales –ces escadrons de la mort levés par l'État– avec l’appui des milices locales pro-gouvernementales. [top]

L’AUTRE AFFAIRE ERDAL (2)

À Duinberg le 26 septembre 1999, des policiers de Knokke interviennent pour une banal feu de cheminée dans un appartement de la digue. Après inspection des lieux, ils restent «en observation» à proximité de l’immeuble, intrigués par l’attitude des occupants qui s’affairent à charger précipitamment trois voitures Quand celles-ci s’éloignent, elles sont prises en filature. Deux sont interceptées. Dans la Ford Clipper, immatriculée en Allemagne sous le numéro DU-UD926, se trouve une jeune femme porteuse d’un passeport établi au nom de Neşe Yildirim. Inspection des véhicules. La police met la main sur de nombreux documents, une grande quantité de matériel informatique et de téléphones portables, ainsi que plusieurs armes. Une perquisition de l’appartement est décidée où sont également trouvés des pièces et des faux cachets d’identité turcs. De l’ensemble des documents rapidement inventoriés, il ressort que –de toute évidence– les trois personnes, qui ont pu être appréhendées, sont liées à un mouvement révolutionnaire turc: le DHKP-C. Un mois après l’arrestation des suspects, «l’affaire» éclate vraiment : l’analyse des empreintes digitales a révélé qu’Yildirim s’appelle, en réalité, Fehriye Erdal, «née le 25 février 1977 à Adana» et est recherchée par la Turquie pour un triple meurtre commis trois années plus tôt à Istanbul. [top]
 

ABUS DE POUVOIR

Arrêtée «en possession d’armes à feu», Erdal est jetée en prison mais, en mars 2000, le tribunal de Bruges ordonne sa libération dans l’attente d’un éventuel procès. C’est la procédure. Que fait le gouvernement ? Il passe outre et décide de la maintenir en détention. Fehriye Erdal a introduit une demande d’asile politique, confortée par une opinion favorable du Commissariat Général aux Réfugiés…, que fait le gouvernement ? Le 10 juillet, le ministre de l’Intérieur Antoine Duquesne refuse de prendre en considération la démarche et annonce son intention d’expulser la jeune militante vers un pays tiers. Les avocats, outrés par tant de parti-pris, sollicitent le Conseil d’Etat qui rend son avis, le 25 juillet : sans fioriture, la plus haute autorité met directement en cause le Ministre, qui a agi illégalement, et suspend ses décisions. Qu’à cela ne tienne : Duquesne refuse la remise en liberté. Sur-le-champ, le défenseur d’Erdal dépose plainte pour «séquestration arbitraire», vu que le ministre n’arrête pas de commettre des abus de pouvoir. Une loi des séries qu’interrompt judicieusement le Conseil d’Etat dans un arrêt rendu en mars 2003 où est, purement et simplement, annulé l’ordre ministériel faisant obligation à la militante de quitter le territoire national «puisqu’il n’est pas prouvé que Fehriye Erdal constitue un danger pour la sécurité publique belge». En réalité, l’argument d’autorité –affirmant la dangerosité de la prévenue– cache mal l’estime portée par les membres du Cabinet à l’égard des recommandations formulées par les autorités turques –notamment les allégations avancées par leur Cour de Sûreté de l'État qui, dès le 18 janvier 1996, a délivré un mandat d’arrêt international à charge de Fehriye Erdal. D’autant qu’une fois cette dernière arrêtée à Knokke, le président de la première Cour de la Sûreté de l'État d'Istanbul s’est bien évidemment empressé, par lettre du 27 octobre 1999, de demander l’extradition. Dommage : la Belgique ne peut pas accéder à cette exigence parce qu'elle émane d'un tribunal d'exception. Pour contourner cet obstacle inattendu, c’est donc l'ambassade de Turquie qui a introduit (par un courrier en date du 2 novembre 1999) la demande afin que les choses ne traînent pas. Ou pas trop. [top]

SABANCI

Avant qu’Erdal ne soit formellement identifiée, l’instruction entamée par le juge Buysse de Bruges ne portait que sur «l’association de malfaiteurs; la possession d’armes; le vol et recel de matériel électronique et de documents d’identité (ultérieurement, il s’avèrera qu’à part un GSM dont l’origine était douteuse, tout le reste avait été acheté en bonne et due forme de telle façon que, dans les réquisitions finales, ce point ne sera plus retenu, NDLR); les faux et l’usage de faux». «Avant qu’Erdal ne soit formellement identifiée...» : après, le dossier va se développer selon deux chapitres parallèles. D’une part, l’instruction concernant les évènements de Knokke; d’autre part, «l’affaire Erdal» proprement dite, que l’on peut résumer comme suit. Fehriye Erdal va être l’objet d’au moins trois demandes d’extradition formulées par la Turquie au motif qu’elle aurait participé, le 9 janvier 1996, à l’assassinat d’un des plus puissants industriels du pays (Özdemir Sabanci), tué par deux membres du DHKC (Devrimci Halk Kurtulus Cephesi). L’action, il est vrai, a été revendiquée par le Front révolutionnaire pour la Libération du Peuple comme un acte de représailles suite à un raid policier dans la prison de Ümraniye qui, quelques jours plus tôt, s’était soldé par la mort de quatre de ses militants. Mais Erdal nie toute participation : «Durant l'été 95, j'ai sollicité un emploi auprès de la société nationale de nettoyage afin d'apporter un soutien financier à ma famille. Cette firme offrait ses services à la Sabanci Holding. J'ai d'abord fait partie de l'équipe de nuit, ensuite j'ai introduit une demande pour travailler de jour. J'ai pu remplacer une femme partie en congé annuel. On m'a proposé de travailler à l’étage où se trouvent les bureaux d’Özdemir Sabanci. Après son assassinat, on m'a immédiatement soupçonnée: j'étais sympathisante du DHKP-C et la police le savait. Je n'avais d'autre choix que de fuir».

La version des autorités judiciaires turques est, singulièrement différente. «L’attentat a été perpétré par Mustafa Duyar, Ismail Akkol et Fehriye Erdal…, tous membres du DHKP-C. Özdemir Sabanci, membre du conseil d’administration du holding qui porte son nom, y a trouvé la mort –ainsi qu’Haluk Görgün le directeur général et Hasefe Nilgün, la secrétaire du Président. Il est avéré qu’Erdal a commis cet acte en échange d’argent, et qu’elle menait une vie de luxe grâce à des moyens qu’on lui avait fournis (…)». Pour donner plus de «vérité» encore à cette mise en scène, les Turcs font même mieux et transmettent des versions in extenso toutes prêtes aux services de police belges. À Bruxelles, c’est le journal Le SOIR et le «reporter» Marc Metdepenningen qui vont se charger de diffuser ces «scoops», puisqu’un vrai journal «progressiste» se doit de faire du véritable journalisme d’investigation. Dans l’édition du 7 mars 2006, on peut lire en effet qu’«Erdal était parvenue à se faire affecter aux services de nettoyage des "étages présidentiels" des tours Sabanci. Le 9 janvier 1996, elle fait entrer par une entrée de service les deux tueurs, venus prétendument présenter de nouveaux produits de nettoyage. Pour les faire accéder jusqu’au 25ème étage, elle avait emprunté un badge d’accès sécurisé à son collègue Dusum K. Les trois victimes furent abattues à l’aide de pistolets silencieux. Hasefe Nilgün, la secrétaire de Sabanci, était pourtant l’une des "protectrices" d’Erdal pour laquelle elle collectait des fonds afin qu’elle poursuive ses études. Erdal est sortie précipitamment du bâtiment à 10 heures 32, bien avant la fin de son service, suivie peu de temps après par ses deux complices».

Utile à relever: dès ses premières mises en demeure à l’adresse des autorités belges, la Turquie n’a jamais incriminé explicitement Erdal pour complicité de meurtre mais pour «tentative de renverser l’ordre constitutionnel» en vertu de l’article 146 du Code pénal turc. Une allégation purement politique, on en conviendra. Mais, d’un autre côté, la famille d’Ö. Sabanci –disposée à ne voir dans cet attentat qu’un «crime crapuleux»– s’est constituée partie civile devant un Juge d’instruction à Bruxelles et, bien que les juridictions belges se soient déclarées incompétentes, l’incrimination est toujours pendante devant la Cour de cassation.

Mais, au fond, qui est Özdemir Sabanci ? La Sabanci Holding est le second groupe industriel turc. Avec plus de 35.000 employés répartis dans 66 sociétés, il est présent dans les secteurs de la chimie et des fibres, de la banque, de l'assurance, des produits alimentaires, du textile, de l'énergie, du ciment, de l'automobile, des pneus, des matériaux de renforcement, des télécommunications, de l’électronique, du tourisme, du papier et de l'emballage. Les sociétés du groupe opèrent dans une douzaine de pays mais exportent, bien entendu, leurs produits dans le monde entier. La Holding Sabanci, qui détient une participation majoritaire dans 12 sociétés cotées à la Bourse d'Istanbul, poursuit une stratégie de croissance agressive, par le biais d'acquisitions et par la croissance organique de ses multiples sociétés. Le conglomérat est prisé à la Bourse, mais 80 % des actions restent entre les mains des Sabanci, dont la fortune est estimée par la revue américaine Forbes à 3,2 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros). Le chiffre d’affaires consolidé du groupe –qui a formé de nombreuses alliances avec des entreprises étrangères (par une série de joint-ventures avec DuPont, Bridgestone, Toyota, Philip Morris, Carrefour ou BNP Paribas)– s’élevait à 7,3 milliards de dollars en 2003, pour un bénéfice net de 583 millions. Dans l’historiographie de la famille, l’ascension météorique des fondateurs ressemble évidemment à une success story, due uniquement à leur dur labeur et à leur sens du travail bien fait. Ainsi, Haci Omer Sabanci aurait posé les premiers jalons de l'empire, passant –de manière inexpliquée et inexplicable– «de la cueillette du coton à l’industrie textile», avant de diversifier les activités de la compagnie jusqu’à sa mort en 1966. Puis son fils, Sakip, a naturellement pris la relève. Un très chic type, Sakip: «Malgré sa fortune considérable, il a toujours gardé une simplicité et un franc-parler qui lui permettait de communiquer aussi aisément avec l'homme de la rue qu'avec les dignitaires et chefs d'Etat étrangers». Comme cette dynastie de parvenus était classée, en 2004, au 147ème rang des plus grandes fortunes au monde, Sakip était «également connu pour sa philanthropie. Vaksa, la fondation qu'il avait créée en 1974, aura bâti une université prestigieuse, inaugurée en 1999, des dizaines d'écoles, des dispensaires, des centres culturels, et offert des bourses à de nombreux étudiants déshérités». Mais, quand son frère Özdemir est exécuté, le conseil de famille décide d’engager des mercenaires afin de liquider les meurtriers. À ce propos, le quotidien Günaydin du 2 février 1996 mentionnait la mobilisation de 50 nervis chargés de la traque à travers toute l'Europe.

Bien entendu, tout au long de ses conquêtes financières et entrepreneuriales, la famille Sabanci aura opportunément développé collusions et connivences. Notamment avec les militaires. Elle avait, de ce fait, appuyé (au cours d’une réunion secrète, tenue à Konia entre les plus importants businessmen du pays et les généraux de l’armée) la nécessité d’un nouveau coup d’Etat. Le 12 septembre 1980, le putsch a lieu. Commentaire du Président de la Confédération des Employeurs (la TISK): «À nous, maintenant, de rigoler». Désormais, toutes les grèves et l’ensemble des syndicats sont constitutionnellement interdits. [top]

SOUS PRESSION

Pas besoin de faire un dessin. C’était déjà évident il y a six ans et demi. Si Fehriye tombe entre les mains des services de répression turques, sa vie ne vaudra pas cher. Le meurtre d’un des militants suspectés dans l’attentat contre Sabanci est, à cet égard, confondant. Mustafa Duyar a été intercepté en Syrie, ramené en Turquie et assassiné en prison par un soi-disant membre de la mafia incarcéré dans le même établissement pénitentiaire. «Soi-disant» car, fort opportunément, l’auteur du meurtre parviendra à s’échapper sans trop de difficultés en février 2000. Le 20 août de la même année, le quotidien Hürriyet révèle d’ailleurs les ambitions d’Ankara concernant Erdal dans le cas –souhaité– où la Belgique la renvoyait vers un pays tiers : «Ayant acquis une réputation internationale sur le plan de l’empaquetage après l’enlèvement de terroristes comme Oçalan [le leader du PKK kidnappé à l’ambassade de Grèce à Nairobi-Kenya par les services secrets, NDLR], la Turquie surveille de près F. Erdal. Ankara considère très avantageux l’envoi de la terroriste vers un pays extra-européen car il s’avère plus difficile de la récupérer dans un pays de l’Union». A la même date, le Ministre de la Justice Hikmet Sami Türk répète, devant la presse, des intentions crapuleuses identiques : «Nous allons la rapporter, comme on a rapporté Abdullah Oçalan». «La Belgique ? Mais c’est une république bananière», confirme le ministre turc des Affaires étrangères, dans une allocution le 1er novembre 2005, accusant notre pays de devenir «un parapluie pour le terrorisme». Quant au présentateur de l’émission Manset sur la CNN Türk, il revendique contre Erdal, «des actions à l’israëlienne». Preuve qu’il s’agit bien d’une action concertée: à l’Assemblée du Conseil de l’Europe, le parlementaire Mehmet Tekelioğlu interpelle le 25 janvier 2006 le Comité des Ministres sur le même ton appuyé: «Bien que partie ou signataire de toutes les conventions et protocoles du Conseil de l'Europe sur la prévention du terrorisme et l’entraide judiciaire, la Belgique refuse de respecter la lettre et l’esprit de ces instruments. Enfin et surtout, dans l’affaire Fehriye Erdal, elle n’applique pas le principe fondamental "juger ou extrader"». A l’issue du prononcé du jugement, le 28 février 2006, l’avocat de la famille Sabanci fera pareil : «Le Ministre de l’Intérieur Dewael aurait pu faire procéder à l’arrestation préventive d’Erdal en vertu des lois sur l’accès au territoire. Et la Belgique, saisie d’une nouvelle demande d’extradition de la Turquie, aurait pu lui signifier un mandat extraditionnel». Dans la même veine, le ministre Abdulla Gül réitèrera son admonestation solennelle à l’adresse de la Belgique –la pressant d’arrêter la fugitive et de la lui livrer le plus rapidement possible. Une mise en demeure reçue, «cinq sur cinq» par notre «idiot utile» aux Affaires étrangères. Bafouant les règles basiques de l’Etat de droit, Karel De Gucht a en effet annoncé, il y a peu, qu’en cas de capture «la terroriste pourrait être extradée vers la Turquie». Ce qui, légalement, n’a aucun sens : tant que le verdict de première instance n’a pas été confirmé en appel, voire en cassation, c’est hors de question…Mais s’agit-il vraiment d’un lapsus ?

Il faut quand même le rappeler : dans ce thriller quasi exemplaire, les relations entre «nous» et «eux» n’ont jamais cessé d’être ambivalentes et poisseuses. Certes, dans un premier temps, Bruxelles a refusé l’extradition (jusqu’en août 2002, la peine de mort était toujours d’application en Turquie) mais, d’un autre côté, plusieurs services d’État ainsi que des responsables de haut rang appartenant aux deux pays ont continué d’alimenter leurs relations de bonne entente et de parfaite intelligence. Le 16 août 2000 par exemple : l’agence Belga –reprenant des informations communiquées par le ministre Didier Reynders– rend publique l’adresse où doit être assignée Erdal «à Bassenge». Deux jours plus tard, cette négligence devient un leitmotiv : la télévision turque diffuse les images de la nouvelle résidence «secrète» où loge la jeune femme à Dampremy. Sur place, le correspondant du quotidien Milliyet confie: «L’information m’a été transmise par un ami du Ministère belge de l’Intérieur». On croit rêver: la télé turque filme le nom de la rue, la porte de la demeure entourée d’un cercle rouge, comme une cible de tir. Dans le journal Le SOIR du 3 mars 2006, les mêmes liaisons sont énoncées explicitement: «C’est à une adresse fixe à Bruxelles que logeait –depuis bientôt six ans– la militante d’extrême gauche. L’ambassade de Turquie en connaissait, depuis le début, l’adresse exacte. Selon la Sûreté turque elle-même, les services belges avaient loué une maison, juste en face pour la surveiller 24 heures sur 24 par caméra».

En réalité, la coopération policière entre Ankara et Bruxelles repose sur une complicité qui a été ravivée et formalisée dès la deuxième moitié des années 90. En 1996, la gendarmerie belge a organisé –sous le couvert d’une opération de démantèlement des réseaux de délinquance et de drogue (dénommée « Asi »)– la surveillance discrète des quelque 93.300 Turcs résidant chez nous, grâce à des renseignements obtenus de manière tout à fait illégale. Quelques mois plus tôt, le général-commandant de la gendarmerie Willy Deridder s’était rendu dans la capitale turque sous prétexte de signer un accord de coopération en matière de lutte contre le trafic de drogue, la terreur et le crime organisé. Johan Vande Lanotte (alors ministre de l’Intérieur) et Stefaan De Clerck, ministre de la Justice, n’en étaient même pas informés. De la rencontre entre Deridder (par ailleurs membre du Bureau d’études du Socialistische Partij) et son homologue turc Yüksel (chef de la police) résultera un rapport semi-confidentiel – portant «sur le terrorisme, le crime organisé, la collaboration en matière d’immigration illégale et de travail en noir, la formation d’experts et la nomination d’agents de liaison entre les deux pays…, toutes mesures à mettre rapidement en application». Qui plus est, selon l’agence de presse Anadolu, la claire entente entre les deux parties était manifeste puisque de Ridder et Yüksel rencontreront Mehmet Agar, encore ministre de l’Intérieur, qui leur déclarera: «Le grand nombre de Turcs vivant en Belgique et l’augmentation des activités terroristes confèrent une importance toute particulière à la collaboration entre nos deux pays».

Lorsque cette visite secrète est portée à la connaissance de l’opinion publique, le ministre De Clerck ordonne l’ouverture d’une enquête. Suite à cette instruction, le Comité P (chargé du contrôle des forces de sécurité) entame une série d’investigations sur la fameuse «opération Asi». Le Comité P remet ses conclusions en 2001. Elles ne seront jamais rendues publiques car Freddy Troch –président du Comité de 1993 à 1996– y est formellement opposé (dans un rapport publié ultérieurement, la gendarmerie belge sera même totalement innocentée). Arguments du Comité P ? La surveillance secrète opérée par la gendarmerie ne présentait aucun aspect politique et ne violait en rien les droits de citoyenneté des Turcs en Belgique. Or c’est le même Freddy Troch qui sera nommé à la présidence du Tribunal correctionnel de Bruges siégeant dans l’affaire Fehriye Erdal. «Vu sa parfaite connaissance des Turcs depuis l’opération "Asi", Troch était celui qui convenait le mieux»… [top]

UNE DOUBLE INSTRUCTION

Pour ce qui concerne donc les événements de Knokke, Ferhiye n’y a tenu qu’un rôle limité –le prévenu Musa Asoglu revendiquant l’essentiel des faits incriminés (la détention des archives et du matériel appartenant au mouvement, le recel de faux documents et de faux cachets). Pour les armes de poing retrouvées sur place, il en prend également la responsabilité, précisant que le DHKP-C (le Parti-Front révolutionnaire) menait des actions armées en Turquie mais jamais en Europe (ce qu’une enquête balistique postérieure a d’ailleurs confirmé). Au procès, Asoglu invoque néanmoins un état de nécessité : dans la situation propre à la Turquie, les militants de gauche doivent nécessairement se munir de ce genre de matériels afin de protéger leur vie. Dans ces conditions, détenir des armes apparaît comme une mesure d’auto-défense élémentaire d’autant que plusieurs rapports officiels ont confirmé la volonté de l’Etat turc de liquider des militants politiques d’opposition en chargeant des tueurs à gage de cette mission (cf. le journal Milliyet du 2 février 1996 ou, parmi d’autres, le Rapport du Procureur de la République près la Cour de Sûreté d’Istanbul au Président de l’Assemblée nationale et au ministre de la Justice en date du 30 janvier 1997).

En tout, onze personnes vont être inculpées dans «l’affaire Erdal» –l’instruction se développant, comme on l’a déjà dit, selon deux démarches totalement différentes. Le Juge d’instruction l’a clairement indiqué, dès le début de son enquête et tout au long de celle-ci : il limitera ses investigations aux seuls faits relatifs à Knokke. Pas sur ceux éventuellement commis en Turquie. Parce qu’une telle enquête serait totalement ingérable (les services de police turcs étant d’autant moins fiables qu’ils sont éminemment politisés), et qu’elle mettrait en péril un grand nombre de personnes en Turquie. Par contre, le magistrat national Michèle Coninsx, puis son successeur Johan Delmulle du Parquet fédéral –diligentés par la cellule «Terrorisme» de la gendarmerie – estiment, eux, qu’il faut pleinement collaborer avec les Turcs, leurs polices, leurs services antiterroristes. Cette divergence de vue donnera lieu à de graves irrégularités au cours de l’enquête. C’est ainsi qu’au début de celle-ci, le Juge d’instruction stipule qu’aucun document faisant partie des archives saisies ne sera communiqué aux Renseignements turcs. Or, quelques semaines à peine après le début de l’enquête, le journal Hurriyet (du 5 mars 2000) publie une photo indiscutablement extraite du dossier d’instruction (un montage réalisé par les verbalisants, afin de constituer un album des suspects arrêtés à Knokke ainsi que des autres personnes figurant dans les archives retrouvées le 26 septembre). Suite à cette violation manifeste du secret d’instruction (dont le Juge n’est aucunement responsable), celui-ci ordonne que l’ensemble du dossier et des documents saisis soient déposés immédiatement au greffe du Tribunal correctionnel –une manière de les soustraire aux services de police chargés de l’enquête. Mais un incident du même genre se produira ultérieurement –quand différents départements de la police insisteront sur l’organisation de réunions avec leurs homologues des pays européens enquêtant sur le DHKP-C. Dans l’optique exposée ci-avant, le Juge d’instruction estimait que de telles réunions n’étaient pas nécessaires. Quand il s’avère que les services de police ont malgré tout organisé un premier briefing avec leurs collègues étrangers, Buysse exigera très logiquement qu’un procès verbal en soit rédigé et versé au dossier. Et la Sûreté de l’Etat qualifiera les informations synthétisées dans le PV sous un titre sans ambiguïtés : «Fuites».

Enseignements ? Le Juge d’instruction n’a jamais eu une emprise réelle sur l’instruction qu’il menait et a été, plus d’une fois, déstabilisé voire dépassé par des services policiers investiguant avec de tout autres intentions… [top]

LES RÉQUISITIONS

Le Juge Buysse en avait systématiquement écarté l’idée: l’enquête ne porterait pas sur des événements survenus en Turquie. Au demeurant, pas un attentat perpétré par le DHKP-C en Europe contre des intérêts turcs n’avait été découvert lors de l’instruction, ni d’ailleurs une quelconque planification de telles activités. La seule action commise en Belgique contre ce type de cibles, telle que mentionnée dans le dossier, était le jet de deux cocktails Molotov en… 1991 (auquel renvoyait un rapport de la Sûreté de l’Etat) attribué «probablement» au mouvement qui avait précédé le DHKP-C, c’est-à-dire l’organisation Devrimci-Sol. Or, aucune référence à cette action ne figurait dans les archives découvertes à Knokke. Et aucun élément du dossier ne viendra étayer la participation de qui que ce soit des militants arrêtés à Knokke ou des autres inculpés. Le 12 juillet 1991, huit jours avant la visite de George Bush en Turquie, la police avait effectué une série d’assauts contre des appartements clandestins à Istanbul et Ankara, tuant douze dirigeants de l’organisation Devrimci-Sol. Pour protester, des sympathisants s’en étaient pris aux intérêts financiers turcs dans toute l’Europe. En Belgique, ils avaient lancé des cocktails Molotov, contre les locaux de la Banque populaire Halk Bankasi et le bureau de la Turkish Airlines situés à Bruxelles. Peu importent les évidences. Quand bien même les réquisitions du Parquet fédéral ne s’appuyent que sur des délits mineurs commis en Belgique, Johan Delmulle va accuser l’ensemble des prévenus d’appartenance à une organisation criminelle. La thèse développée ici par le Ministère public repose sur une construction intellectuelle forçant littéralement «la réalité à se mettre à genoux»: le groupe découvert à Knokke serait, en réalité, le véritable «centre dirigeant de l’organisation ». Et pour illustrer cette «conviction», le Parquet va faire référence à des faits, de racket notamment, pour lesquels des personnes, prétendument proches du DHKP-C, ont été condamnées dans des pays limitrophes. Notez bien: sans pouvoir indiquer la façon dont ils seraient liés à ces extorsions, le magistrat fédéral est sûr que les prévenus de Knokke en sont responsables. Pour tout démontrer, le procureur Johan Delmulle se base sur des lettres anonymes rédigées par des familles vivant à Anvers et dans le Limbourg. Invérifiable. Pas grave : afin de confirmer ses dires, il s’appuie sur les statuts du Parti notifiant que le financement de la lutte doit se mener sur une base volontaire (dans le cas de sympathisants et de la population) et sur la contrainte «quand il s’agit d’exploiteurs, de mafieux et de trafiquants de drogue». Eléments de preuve: Delmulle revient sur des faits qui se sont produits en 1999 à Charleroi, dans un Centre culturel proche de la mouvance du DHKC. Dans ce Centre, situé rue Vauban, des trafiquants de drogue turcs connus comme tels auraient été menacés par des membres du DHKC non identifiés, qui les auraient dépossédés de leurs gains illicites. Mais, là encore, il s’agit d’hypothèses construites à partir de plaintes provenant des mafieux turcs eux-mêmes. Néanmoins, c’est notamment pour ces faits qu’Hasan Ekici (un sympathisant du DHKP-C, gérant un café carolo) a été inculpé dans l’affaire de Knokke. Alors ? S’il est vrai qu’il y a eu des condamnations prononcées contre des sympathisants du DHKP-C en Hollande et en Allemagne, strictement rien ne lie les prévenus de Bruges à ces personnes si ce n’est l’appartenance à une même mouvance qui organise des campagnes pour financer ses activités. Le tribunal hollandais a d’ailleurs pris la précaution de préciser qu’il s’agissait de personnes ayant en commun leur sympathie pour le DHKP-C, sans affirmer pour autant qu’il y avait là une initiative émanant de l’organisation en tant que telle. Un jugement nuancé, dont le Parquet de Bruges n’a jamais été vraiment imbu.

Résumons. En l’absence d’actes de violence et d’activités criminelles perturbant l’ordre public en Belgique (abstraction faite évidemment de la possession de faux documents et d’armes), le Parquet fédéral s’est servi de dispositions concernant une criminalité d’organisation (organisation criminelle, association de malfaiteurs, organisation de terroristes) pour contourner l’absence de faits délictueux caractérisés «commis sur le sol belge».

Autant le dire. Pour instrumentaliser la loi sur les organisations criminelles (une législation d’application depuis janvier 1999), le Parquet ne s’est pas fait prier : il s’est basé sur une interprétation élastique de ses principales dispositions –en faisant fi des restrictions que le législateur avait lui-même jugé utile d’y ajouter. Vous vous rappelez ? Le texte initial de l’avant-projet de loi sur les organisations criminelles –tel que déposé par le ministre de la Justice d’alors, l’excessif Stefaan De Clerck– avançait, dans ses motivations, un double objectif: d’une part, la lutte contre la mafia traditionnelle et, d’autre part, la lutte contre «le radicalisme». Or ce deuxième volet de la loi (patiemment rédigé par l’un des membres les plus diligents du Cabinet ministériel de l’époque, à savoir… Johan Delmulle, un fervent yuppie de droite, lié au CD&V) avait donné lieu à un important mouvement de protestation de la part de toute une série d’organisations démocratiques. Ce qui avait contraint le Parlement à débattre du projet pendant près un an et à le modifier à plusieurs reprises. Toutes ces modifications allaient dans le même sens : l’utilisation de la future législation devait être limitée au seul phénomène mafieux et ne pouvait, en aucun cas, servir à la répression des mouvements politiques. C’est ainsi que le législateur avait dû enlever du texte initial toute référence à «l’influence exercée sur les autorités publiques pour en modifier les décisions» comme élément probant du délit, et introduire à la place (comme élément substitutif) «l’obtention d’avantages patrimoniaux». Plus: le législateur avait rajouté un paragraphe facilitateur, soulignant que la loi ne s’appliquerait pas aux organisations politiques et syndicales. Comme il s’était déjà avéré (en Italie, par exemple) que des groupes mafieux s’étaient constitués à l’intérieur même des partis, le législateur avait prévu que cette disposition ne pouvait concerner les mouvements ayant des buts «exclusivement» politiques ou syndicaux. Bref, cette possibilité ne pouvait en aucun cas donner lieu à des poursuites dirigées contre l’ensemble d’un mouvement en tant que tel. Or, dans la présente procédure, le Procureur fédéral Delmulle va totalement ignorer la volonté du législateur pour en revenir à la conception initiale telle qu’il l’avait défendue lui-même lorsqu’il était l’homme de main du ministre De Clerck. En affirmant que «le DHKP/C est une organisation criminelle», c’est l’ensemble d’un mouvement indéniablement politique qui est bel et bien visé. Dans cette incrimination, comment dès lors démontrer l’existence d’éléments constitutifs prouvant la poursuite d’avantages patrimoniaux? À part les faits délictueux de racket déjà mentionnés, le Procureur va tenter de confondre l’un des prévenus «en contact avec un trafiquant de drogues découvert aux Pays-Bas». Encore un exemple explicitant sa volonté de brider la réalité à tous prix. Car la défense devra insister pendant des mois pour obtenir la décision finale, rendue par le justice hollandaise, dans cette histoire de drogues (décision qui a finalement été versée aux débats, par le Parquet, en toute dernière minute): le jugement ne fait nullement état de liens éventuels entre le DHKP-C et la personne condamnée en Hollande ; il démontre, au contraire, que cette dernière est totalement étrangère aux prévenus de Bruges et n’a jamais eu de contact avec eux...

Quoi qu’il en soit, on voit bien où mène l’interprétation développée sur ces points par le Procureur fédéral: elle instaure une sorte de «responsabilité collégiale» engageant tous les dirigeants d’un mouvement politique pour l’ensemble des faits éventuellement délictueux commis par des membres et sympathisants. Une conception de la responsabilité qui est totalement contraire aux principes élémentaires du droit pénal (basés sur une responsabilité individuelle et non collective). [top]

POUR UN COMMUNIQUÉ

Asoglu et Kimyongür, pour avoir continué leurs activités (après «Knokke») dans le cadre du Bureau d’information du DHKC à Bruxelles, vont également être poursuivis. Comme chefs d’une organisation terroriste. Problème: étant donné qu’aucun fait de violence imputable au DHKP-C n’a eu lieu sur le sol belge, la prévention d’appartenance à une organisation terroriste et à une association de malfaiteurs «visant à commettre des attentats contre les intérêts de l’Etat turc» ne peut avoir trait qu’à des actes posés en Turquie. Dans ce pays il est vrai, le Parti-Front révolutionnaire pour la Libération du Peuple mène –à côté d’un activisme intense dans les secteurs de la presse, du mouvement syndical, du mouvement des femmes ou de la défense des droits de l'homme…– des actions violentes que l’organisation estime nécessaires pour s’opposer à un régime qu’elle qualifie de «dictature militaire» et de «fasciste». Des attentats ciblés qui ont causé la mort de plusieurs tortionnaires patentés, de deux généraux en retraite et d’un ancien ministre de la «Justice».

Evidemment, la loi sur les organisations terroristes n’est entrée en vigueur qu’en décembre 2003. Evidemment, les activités du Bureau d’information sont parfaitement légales et s’exercent dans les limites convenues de la liberté d’expression (depuis des années, le Bureau diffuse de la contre-information sur les activités du DHKC, la situation politique en Turquie et les atteintes au droits de l’Homme qui y sont récurrentes). Peu importe. Pour justifier l’utilisation du nouvel arsenal législatif, le Procureur fédéral a fait joindre au volet «anti-terrorisme» du dossier répressif une série de pièces établies par le Parquet de Bruxelles concernant des graffitis, des collages d’affiches, des manifestations de protestation, etc… Bahar Kimyongür (né en Belgique en 1974, de nationalité belge, ayant terminé avec succès des études d’Histoire de l’Art à l’ULB) apparaît, dans tous ces documents annexés, comme la personne de contact entre les autorités belges et les militants qui mènent ici des actions de protestation, à chaque fois pacifiques : manifs contre la guerre en Irak (où les Etats-Unis essaient d’entraîner la Turquie) ; cortèges pour réclamer la libération et le droit d’asile en faveur de Fehriye ; rassemblements pour dénoncer «le 19 décembre 2000» (au cours duquel 28 détenus ont été massacrés aux lance-flammes, à l’explosif et aux gaz lacrymogènes lors de l’assaut donné contre les détenus politiques en grève de la faim dans 20 prisons-dortoirs)… Bien entendu, manifester dans ces conditions n’est aucunement délictueux et rend les allégations du Ministère public totalement inconsistantes. Par contre, le Procureur fédéral Delmulle avance –comme preuve indéniable du «délit de terrorisme»– la tenue d’une conférence de presse le 28 juin 2004 à Bruxelles. Au cours de celle-ci, Musa et Bahar ont pris la parole: le jour même a lieu un important mouvement de protestation en Turquie contre le Sommet de l’OTAN –qui se tient à Istanbul en présence des chefs d’Etat des 26 pays membres mais aussi de George Bush, de Donald Rumsfeld et de Colin Powell… Qu’est-ce qui pose problème ? Lors de la conférence de presse, un journaliste a interpellé les deux orateurs à propos d’un communiqué du DHKC relatant un événement tragique survenu quatre jours plus tôt : une militante du Parti, qui transportait des explosifs dans un bus, a été tuée (ainsi que trois autres personnes) lorsque les détonateurs se sont enclenchés accidentellement. Ne souhaitant pas faire de commentaires à ce propos, Asoglu et Kimyongür renvoient le journaliste au texte du communiqué. Idem lorsque Bahar, interrogé quelques instants par un reporter de RTL sur les mêmes faits, se limite à commenter le contenu du communiqué de presse «envoyé par le DHKC d’Istanbul», en ces termes: «Les militants –qui ont participé à cette action et qui sont responsables de cet accident– sont les premiers à le regretter et à s’en excuser». C’est parfaitement exact : dans son communiqué 335, le DHKC prend à son compte l’entière responsabilité de la tragédie, s’excuse auprès de la population, exprime ses condoléances aux familles des victimes et un prompt rétablissement aux blessés : «Le 24 juin vers 15 heures, la bombe que transportait notre camarade Semiran Polat –avec l’intention de mener une action en représailles à l’assassinat de nos camarades en prison– a explosé alors qu’elle se trouvait dans un autobus à hauteur du quartier Çapa à Istanbul. Outre notre amie Semiran Polat, les personnes dénommées Zehra Sahin, Kemal Polat et Feride Ilgiz sont décédées. Notre tristesse est grande face à un accident dont nous n’avons jamais connu de semblable en trente-quatre années d’histoire. Nous en sommes responsables. Nous reconnaissons notre faute et présentons toutes nos excuses à notre peuple (...). Malgré tout, nul ne doit distordre cette réalité par la démagogie du "terrorisme". Dans les prisons de ce pays, 114 personnes ont déjà perdu la vie. La politique d’isolement dans les prisons de type F a assassiné le 22 juin notre camarade Hüseyin Çukurluöz et, le 23, notre camarade Bekir Baturu. Mais, dans les médias, pas un seul mot sur ces crimes (…). Semira Polat était née le 16 octobre 1975 dans le village kurde de Basu, province de Dersim. A 20 ans, elle a rejoint le mouvement révolutionnaire (…). En 1998, elle est devenue dirigeante de l’organisation de jeunesse. En 2001, elle est passée dans la clandestinité. Elle voulait venger ses camarades, détenus dans les prisons de haute sécurité. Pour son idéal, elle a connu la torture et la captivité. Dans son curriculum vitae adressé à notre organisation, elle avait écrit : "J’aime intensément la vie, j’aime les gens. J’ai la conscience tranquille parce que je lutte. Résistons jusqu’au bout parce que nous sommes des révolutionnaires. Notre mouvement est un espoir de libération pour les peuples. Notre mission est d’agrandir cet espoir" ».

Pour avoir ainsi relaté un événement indéniable et en avoir rapporté les excuses, le Procureur fédéral estime néanmoins les faits… constitutifs d’une «revendication de l’attentat» –les deux orateurs devant être considérés comme membres d’une organisation terroriste. Et, même plus : comme deux de ses chefs. Or, ici encore, le Procureur fédéral outrepasse la volonté du législateur. Car, au moment de la transposition –dans la loi pénale nationale– de la décision-cadre européenne en matière de terrorisme, les parlementaires avaient voulu en limiter le champ d’application à des faits de violence grave pouvant légitimement être qualifiés de la sorte. C’est pourquoi le législateur avait expressément introduit, dans le Code pénal, une disposition (l’article 141ter) sans équivoque possible : «Aucune disposition du présent Titre ne peut être interprétée comme visant à réduire ou à entraver des droits ou libertés fondamentales tels que le droit de grève, la liberté de réunion, d'association ou d'expression –y compris le droit de fonder, avec d'autres, des syndicats et de s'y affilier pour la défense de ses intérêts– et le droit de manifester qui s'y rattache…, tels que consacrés notamment par les articles 8 à 11 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales». S’exercent donc ici des entraves aux principes de «légalité» (parce que les justiciables n’ont pas la possibilité d’identifier avec certitude le comportement incriminé). Mais l’interprétation faite par le Procureur des dispositions en matière d’appartenance à une organisation terroriste soulève en outre un autre problème sérieux: celui de «la territorialité» de la loi pénale. Car, par principe, les Etats n’interviennent pas dans la répression de faits délictueux commis sur le territoire d’un autre pays et certainement pas quand ils sont liés à des activités politiques menées sur le territoire de cet Etat tiers. Ne forment exception à cette règle élémentaire que les crimes de droit international et les violations patentes du droit international humanitaire (crimes de guerre, génocide, crimes contre l’humanité): ils sont d’une gravité telle que les Etats contractants ont prévu une règle de compétence universelle permettant de les juger. Il y a donc une limitation à cette possibilité d’ «ingérence»: nul gouvernement ne peut s’ériger en arbitre d’un conflit politique se déroulant dans un pays tiers. Si c’était le cas, les Etats seraient exposés au danger de criminaliser des mouvements de révolte légitime contre des régimes tyranniques, ce qui les entraîneraient à s’immiscer directement dans des conflits politiques à l’étranger. Exemples? À l’époque de l’apartheid, le bureau de l’ANC à Bruxelles et ses responsables auraient pu être poursuivis par la Belgique pour des actions entreprises par l’African National Congress contre le régime sud-africain. Idem pour le bureau de l’OLP et ses porte-paroles pour des actions de résistance menées par les organisations palestiniennes dans les territoires occupés.

Alors que le principe de territorialité et son application stricte ont précisément pour but d’empêcher que les Etats soient entraînés dans ce genre d’«interventionnisme», le Procureur revendique –lui– l’attitude exactement opposée: que la justice belge s’érige en arbitre des contentieux se déroulant hors de nos frontières. [top]

TERRORISME MÉDIATIQUE

A qui veut être de bonne foi, «l’affaire Erdal» posera des problèmes manifestes. En particulier, la trahison du principe de la séparation des pouvoirs. Au cours de l’instruction, des renseignements provenant des services de police mais aussi des services de sécurité ont été versés au dossier. Or les informations obtenues par des méthodes propres aux services de renseignement et d’espionnage sont d’une autre nature et servent une autre finalité que les éléments récoltés par les services de police. Sous la pression de la prétendue guerre contre le terrorisme, cette barrière –entre des départements agissant pour le pouvoir politique d’une part, et pour le pouvoir judiciaire d’autre part– ont carrément été anéantis ou abolis: il s’agit là, en réalité, d’une indéniable remise en cause de l’Etat de droit. De surcroît, le Parquet fédéral a utilisé, au titre de «preuve auxiliaire», l’inclusion du DHKP-C dans la liste européenne des «organisations terroristes». Une liste composée en décembre 2001 –mais complétée de dix-huit noms (dont ceux du DHKP-C et du PKK en mai 2002) par le Conseil des ministres européens de la Justice et de l'Intérieur–, sans débat contradictoire et sans possibilité pour les intéressés d’obtenir une révision de cette décision par un juge indépendant. Une manière de procéder conforme, en tous points, aux desideratas américains. Selon une ligne de conduite éminemment liberticide: une semaine seulement après le 11 septembre 2001, l’Union européenne promulguait une loi-cadre promouvant une définition retorse du terrorisme désormais assimilé aux «agissements intentionnels pouvant être gravement dommageables à un pays et qui sont commis dans l'intention de déstabiliser gravement ou de détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d'un pays ou d'une organisation internationale». Une définition qui, à la vérité, n’a rien de commun avec ce qui entre dans les attributions du droit pénal, et ce que les gens considèrent comme du «terrorisme», à savoir : la terreur aveugle, les attentats à la bombe, les détournements d'avion, etc... Une définition abusée et abusive, qui déconsidère par principe tout mouvement politique prônant le droit à l’insurrection contre des structures étatiques lorsqu’elles revêtent un caractère despotique et violent. En tout état de cause, c’est le point de vue de la ministre de la Justice Laurette Onkelinx –qui désormais fait sienne cette vision américanisée du «politiquement correct» – puisque, le 12 mars 2006, elle répètera sans autres considérants: «Est-ce que le DHKP-C est un mouvement révolutionnaire qui lutte pour renverser le régime turc ? Non, c’est une organisation de malfaiteurs à visée terroriste. Ainsi en a jugé le tribunal de Bruges». «Un groupe terroriste, pas une organisation criminelle», telle est en effet la qualification promue par le président Freddy Troch lors du prononcé des condamnations contre sept des onze prévenus –étant entendu que les militants d’extrême gauche «voulaient nuire aux responsables et aux biens de l’Etat turc»… Il faut dire que pour arriver à ce jugement en complet tête-à-queue, la Justice aura pu compter sur des médias toujours appliqués, jamais prêts à répliquer. Leurs propos ? Dramatiser les faits, en leur donnant plus d’amplitude qu’il ne convient –de manière à construire, dans l’imaginaire public, une objectivité confondante et accusatrice.

Prenez les armes découvertes dans l’appartement de Duinberg. Elles sont au nombre de six. Six : quatre Browning 7.65 de la FN; une mitraillette UZI; et un Walter PPK, calibre 9 millimètres. Au fil des mois, les médias vont pourtant les énoncer sous des qualificatifs hystérisés. «De nombreuses armes [ont été] retrouvées» (Le SOIR, 5 août 2000); «Quittant un appartement en flammes [sic], des membres du DHKP-C [ont] surpris leur voisinage en emportant explosifs, armes et faux papiers par centaines» (La Libre Belgique, 26 décembre 2000); «F. Erdal avait été arrêtée lors d’une perquisition qui avait permis de découvrir un véritable stock d’armes» (agence Belga, 1er avril 2004); «Les forces de l’ordre [avaient] mis la main sur un important lot d’armes, de tampons, de scanners et de faux» (Le SOIR, 28 janvier 2006); «Sur place, les forces de l’ordre trouveront […] dix revolvers Browning, des mitrailleuses UZI» (Le SOIR, 1er mars 2006); «Cet appartement regorgeait d’armes, de munitions, de faux tampons» (Le SOIR, 2 mars); «Un appartement rempli d’armes» (RTBf, 2 mars, Journal parlé de 13 heures); «Un arsenal imposant» (La Libre, 7 mars). Mais le vendredi 10 mars, dans l’émission radio Face à la presse de la RTB, c’est Bénédicte Vaes qui donnera le plus accablant exemple de ce journalisme de commotion: «Erdal ? Quelqu’un sur qui pesait déjà de très-très lourdes charges puisqu’en 1999 on a trouvé dans son appartement de Duinberg un gigantesque [sic] arsenal».

S’il est convenu que –sous les apparences de la retenue– La Libre Belgique a constamment plébiscité la lecture donnée du dossier par le Parquet, Le SOIR pour sa part aura pris une position identique mais sous les couleurs avivées du sensationnalisme. Pour rendre compte du procès, le quotidien de la rue Royale aura ainsi contribué à «la dernièreheurisation» accélérée d’une presse francophone déjà passablement contaminée. Entre approximations, fausses «vraies» enquêtes et pléonasmes de surenchère.

Exemple ? Les médias en train de fabriquer un climat paranoïaque pour justifier «la vérité» à laquelle le jugement du tribunal doit nécessairement aboutir. Ainsi, lorsque 171 policiers et membres de la Sûreté, des chiens et même un hélicoptère sont réquisitionnés entre le 23 et le 27 janvier 2006 pour «protéger» le Palais de Justice de Bruges; ou quand tout le monde est soumis à des fouilles en règle, y compris les avocats jusque dans l’enceinte du tribunal…, qu’en dit la presse ? Rien, comme s’il n’y avait là qu’attitudes normales, utiles et adaptées.

Autre exemple quand, à l’issue du procès, F. Erdal prend la fuite. Dès le 2 mars, l’ensemble des partis d’opposition jouent des coudes pour prendre la tête de la curée… Que fait la presse ? Elle fait chorus avec le Vlaams Belang qui a pris les devants, suivis du CD&V et d’Ecolo –déjà défaits pour s’être laissés distancer. «Il fallait appliquer l’Article 59 §2 de la loi sur les Étrangers et arrêter Erdal avant le procès, pour trouble à l’ordre public», pontifiera Marie Nagy. «Une détention administrative devait être possible», certifiera Isabelle Durant. La presse de qualité n’étant pas en reste. Pouvait-on l’arrêter ? Oui, «quitte à ce que cette décision soit contestée ultérieurement [sic]. L’introduction d’une nouvelle demande d’extradition de la Turquie permettait aussi de placer Erdal en détention sous mandat d’arrêt extraditionnel [sic]» (Le SOIR, 6 mars 2006, Marc Metdepenningen). D’ailleurs, il y a eu une faute gravissime «procé[dant] d’une naïveté collective. La jeune femme et son organisation d’extrême gauche ont bénéficié, depuis le début, d’une mansuétude consternante» (idem). Dans ce déchaînement accusatoire, la réponse circonstanciée des Ministres concernés –défendant la présomption d’innocence– apparaîtrait presque comme «subversive» si elle n’était trop simplement qu’un rappel à l’ordre constitutionnel et à ce qui fonde l’Etat de droit. «Madame Erdal était en liberté sur notre territoire, suite à une décision de la Chambre du Conseil il y a cinq ans. Jusqu’à sa condamnation, elle était donc présumée innocente et libre. Que cela plaise ou non. Une ordonnance de prise de corps, la privant de sa liberté avant le jugement, ne pouvait pas être décidée car la mesure ne s’applique qu’aux accusés comparaissant en Cour d’Assises et je ne suis pas favorable à ce que cette procédure soit étendue aux prévenus déférés devant les tribunaux correctionnels», précisera une Onkelinx légaliste, le 6 mars. Pas mal. Toutefois, la même responsable ne réitérera pas cette référence aux principes («Certes le DHKP-C vient d’être qualifié d’organisation terroriste par le Tribunal mais ce jugement peut faire l’objet d’un appel –toute mesure contre ce mouvement étant dès lors prématurée»), lorsqu’on apprit, quelque jours plus tard, le régime pénitentiaire réservé aux condamnés, désormais emprisonnés. Soumis à des mesures d’isolement exceptionnelles –soi-disant motivées par «leur dangerosité à l’égard d’eux-mêmes, de leurs codétenus et des gardiens»–, on leur interdit tout contact, à l’exception de leurs avocats (derrière une vitre); on les astreint à recevoir, de jour comme de nuit, la visite d’un gardien toutes les trente minutes; ils ne peuvent correspondre avec leur famille «dans une autre langue que le français ou le néerlandais» (alors que leurs proches ne parlent que le turc). Bref, ils sont soumis à un régime de «double peine» –tandis qu’au moment de leurs arrestations préventives, subies en 1999 et 2000, ils ne s’étaient jamais vu imposer pareilles contraintes…

Dernier exemple de cette soumission médiatique? La qualification de «terrorisme» –posée comme un jugement de fait– alors qu’elle implique nécessairement un jugement de valeur: la réalité démocratique auquel serait dorénavant abonnée la Turquie. C’est ce que Johan Delmulle avait asséné dans son réquisitoire («La Turquie a changé»). C’est ce que Le SOIR va répéter en reprenant, tels quels, plusieurs morceaux choisis parmi les dossiers rédigés par les Services de renseignement turcs : «Erdal, qui travaillait au sein du groupe Sabanci, avait été surprise par la police alors qu’elle affichait des tracts du DHKP-C. La police turque avait prévenu M. Sabanci qui avait prié [sic] son employée de ne pas afficher ses opinions, même s’il respectait qu’elle les professe hors de son lieu de travail. Quelques jours plus tard, il était assassiné » (Le SOIR, 4 mars 2006, M. Metdepenningen). «Les gouvernements [belges] successifs, comme la justice et la presse [sic], se sont satisfaits, durant des années, d’accorder à la militante un brevet de respectabilité fondé sur son minois rassurant, son image de jeune femme engagée […] et [surtout] une défiance pathologique à l’égard de la Turquie, fatalement considérée comme l’archétype persistant d’un Etat de non-droit » (idem, le 6 mars). Bénédicte Vaes confirmera, le 10 mars, le libre propos de son collègue –même si, aujourd’hui, «on sait qu’en Turquie tout n’est pas encore parfait» [sic]…

Du journalisme mal informé, trop souvent prompt à chloroformer ? Vous n’y êtes pas du tout : si «tout n’y est pas encore parfait», la Turquie est sur le bon chemin.

Et peu importe ce qu’admoneste une association comme Amnesty International. Dans un Rapport récent, l’organisation humanitaire mettait en exergue les violences sexuelles exercées systématiquement à l’encontre des femmes en détention, surtout si «elles appartiennent à la communauté kurde ou défendent des opinions politiques qui ne conviennent pas à l’Etat. Lors de leur garde à vue et de leur interrogatoire, elles sont souvent complètement déshabillées par des policiers de sexe masculin. Les femmes subissent parfois des atteintes sexuelles en présence de leur mari ou de proches pour forcer ces derniers à "avouer" ou pour humilier l’ensemble de la famille et de la communauté. Au cours d’entretiens réalisés auprès de plus de 100 femmes détenues dans les prisons de Diyarbakir, Muss, Mardin, Batman et Midyat, l’Association des avocates de Diyarbakir a établi que presque toutes les détenues avaient dû effectuer un "test de virginité" et avaient enduré des violences sexuelles, verbales ou physiques, au cours de leur garde à vue. Les viols ne se font pas au hasard: les représentants de l’Etat savent pertinemment que les victimes seront peu disposées à raconter ce qui s’est passé. Dans un pays où l’honneur des femmes passe encore bien souvent par leur sexualité, raconter l’indicible est souvent synonyme de rejet. De plus, les femmes qui dénoncent les sévices sexuels infligés par des représentants de l’État s’exposent à de nouvelles violences et les avocats qui les représentent endurent eux aussi des persécutions de la part de leur entourage, de l’Etat et des médias». Un affligeant Rapport ? Sans doute, mais qui remonte à mai 2003. Or, depuis, la Turquie serait sur le bon chemin.

«Trois cents personnes, quelques drapeaux, une petite foule qui réclame l’égalité des salaires et des droits, en hommage à la Journée internationale des Femmes. Nous sommes dimanche, à Istanbul. La manifestation est interdite. Les autorités turques appellent à la dispersion. Parce que quelques dizaines de manifestants refusent de bouger, la police antiémeute attaque. On suit la charge. La première femme est rousse. Elle fuit. Elle court droit devant, les bras écartés, les cheveux en désordre. Derrière elle, une meute compacte d’hommes. Ils sont casqués, cuirassés, protégés par de grands boucliers et portent des masques à gaz. Nous sommes avec la meute. Nous poursuivons la femme. Un policier la rattrape, matraque levée. Il fait une embardée, il hésite. La rousse à sa gauche, ou bien la brune à droite ? Il prend appui sur une jambe, il donne tout son élan, il s’élève, retombe en masse derrière la première, la frappe à la tête, la pousse dans le dos. La femme tombe à genoux, bras tendus devant elle. Elle est sur le sol, prostrée, les mains à la gorge et du sang sous le nez. Nous sommes dans la meute. Nous pourchassons la petite cohorte en désordre. Au-dessus des têtes, les bâtons noirs se dressent et s’abattent avec force. Tout ce qui tarde est frappé. Nous entendons les coups. Une femme est couchée sur le dos, bras en croix. Quelqu’un s’est jeté sur elle, qui la protège. Nous dépassons le couple. Une jeune fille tombe, frappée à la tête. Elle est à genoux, son front contre le sol. La meute arrive en courant, l’entoure, l’envahit. Elle essaie de se relever. Sans s’arrêter, un policier la frappe d’un grand coup à la nuque. Un autre surgit derrière elle. Il la matraque dans le dos, la relève à demi et la projette à terre. Elle tombe sur le ventre. Son visage heurte la dalle. Nous sommes à la hauteur des jambes d’uniformes. Un troisième policier déboule. Il va la dépasser. Il se ravise. Du revers de sa botte, il écrase la jeune femme au menton. Dont la tête part en arrière, en avant, et les mains s’affolent. Nous suivons la meute. Des manifestants sont cachés dans les fourrés. Ils sont paniqués, enchevêtrés, couchés les uns sur les autres. Les policiers les aspergent de gaz irritant. Nous entendons hurler. La meute arrive aux bosquets, sans courir, presque au repos. Posément, les uns après les autres, les uniformes se penchent sur le fatras humain et cognent les têtes baissées. Un policier s’avance à son tour. Il tient un piquet lesté d’une chaîne. Il lève la chaîne. Il frappe. Il a bon».

C’était quand ? Il y a une année à peine, le dimanche 6 mars. Un reportage qui avait tourné en boucle, sur EuroNews, dans la rubrique «No comment»…

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Jean FLINKER



Le Clea est un collectif citoyen visant à promouvoir un débat critique sur les nouvelles législations antiterroristes. Le cas de Bahar Kimyongür est exemplaire à cet égard. En vertu de ces nouvelles dispositions, non seulement les libertés d'expression et d'association sont mises à mal mais, en plus, l'avenir d'un homme qui n'a commis aucun délit et comdamné aujourd'hui à cinq ans de prison ferme, est gravement compromis.  
 
 
 

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Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes
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