Je vous ai écris
récemment pour vous dire que j'avais
perdu toute confiance vis-à-vis
de la Ministre de la "Justice" de
mon pays, laquelle s'était rendue
coupable d'une machination visant à livrer
un de nos concitoyens à la "Justice" turque,
par qui les opposants sont traités
de la manière que l'on sait.
Je vous écris aujourd'hui
pour vous dire que j'ai moins confiance
encore dans la "Justice" de
mon pays. Et pour vous dire que les craintes
que j'exprimais dans mes précédents
messages sont hélas fondées.
Mardi [7/11/2006],
notre concitoyen Bahar Kimyongür
a été condamné à cinq
ans de prison.
Les seuls actes objectifs
qui lui sont reprochés sont :
1) avoir traduit un tract d'un mouvement
révolutionnaire turc ; 2)
avoir un jour interpellé publiquement,
au parlement européen, le ministre
turc des affaires étrangères
et 3) plus généralement,
avoir diffusé des informations
sur les conditions de détention
des opposants en Turquie.
Ses compagnons Musa Asoglu,
Dursan Karatas, Sukriye Akar, Fehriye
Erdal, Zerrin Sari et Kaya Saz ont été respectivement
condamnés à 7, 5, 4, 4,
4 et 4 ans de prison, dans la même
logique : ils n'ont commis
aucun acte de violence, n'ont pas incité à la
violence, et rien n'indique qu'ils aient
pu en avoir l'intention.
Pourquoi, alors, ces condamnations ?
C'est que toutes ces activités
sont dorénavant jugées
comme constitutives du "terrorisme".
La simple appartenance est désormais
un délit. Non seulement la qualification
de terrorisme s'applique désormais à des
activités qui relevaient naguère
de la simple liberté d'opinion,
mais la loi réprime ceux qui apportent
assistance à des organisations
désignées comme terroristes,
même s'ils ne sont pas personnellement
auteurs des faits reprochés à ces
associations.
Une bonne partie des longs
attendus du prononcé portaient
d'ailleurs sur la légitimité qu'il
y avait pour la "Justice" (je
fais usage, vous l'aurez compris, des
guillemets pour bien distinguer l'institution
de la vertu) de donner une interprétation
très large aux dispositions de
nos lois liberticides.
Notez que cette décision,
dans laquelle les pressions politiques
en provenance de l'État turc ont été pour
quelque chose, survient paradoxalement
au moment où l'Union Européenne
se fait plus méfiante vis-à-vis
de la Turquie, en raison du peu d'empressement
de son gouvernement à respecter
ses citoyens.
Dorénavant, plus aucune
personne désireuse de contester
quelque chose dans notre pays, du moins
de manière tant soit peu efficace,
ne sera à l'abri : grévistes,
syndicalistes, militants de tous poils,
résistants, altermondialistes,
objecteurs, sachez ce qui vous attend.
Intellectuels qui analysez, citoyens
qui prenez la plume, artistes qui caricaturez,
terroristes vous êtes déjà,
même si vous ne le savez pas.
Les moyens pour en savoir
plus, et pour vous faire une opinion,
ne manquent pas. Mais je me permets de
mettre sous vos yeux la référence
d'un communiqué et d'une analyse
de ces faits :
http://www.leclea.be/pages/page_communiques.html#verdict
Autre chose. Ce
procès aura aussi été l'occasion
de confirmer au passage que notre pays
pratique la torture.
Je l'avais appris dans un
tout autre contexte (à l'occasion
de l'affaire Dutroux) : réveil à intervalles
très rapprochés des prisonniers,
ainsi privés de sommeil, exposition à des
lumières violentes, etc. Aucune
mesure qui soit justifiée par
des raisons techniques de sécurité.
Le peu de sympathie – c'est
une litote – que j'éprouvais
pour Marc Dutroux me paraissait une circonstance
supplémentaire pour réclamer
avec vigueur que mon pays n'inflige,
en mon nom, des traitements dégradants à personne,
quelle que soit cette personne. J'en
ai écris à l'époque
au Ministre compétent. J'ai aussi écrit
au mouvement dont je suis membre, qui
a mis la lutte contre la torture à son
programme, Amnesty international. Sans
réponse.
Les compagnons emprisonnés
de Bahar Kimyongür ont également été soumis
huit mois durant à des conditions
de détention exceptionnelles (privation
totale de sommeil, fouilles anales...)
et ont été forcés à comparaître
dans des conditions indignes (yeux bandés,
double menottage, etc.). Et cela malgré que,
sur demande des avocats, la "Justice" elle-même
ait ordonné que cessent ces pratiques
dégradantes. Sans doute une pression
politique est-elle à l'origine
du maintien de ces conditions.
La dérive sécuritaire,
c'est cela aussi : la banalisation
de la torture.
Cette banalisation affecte
et affectera chacun. Celui ou celle qui
en est la victime, évidemment.
Mais aussi le gardien de prison (dont
on sait combien ses conditions de travail
sont pénibles), qui est forcé de
s'avilir lui-même par des pratiques
qu'il réprouve sans doute, et
qui se trouvera peut-être bientôt
dans la même situation que le machiniste
du train qui allait à Auschwitz,
et le citoyen, et nous-mêmes, qui
vivons de moins en moins dans la dignité.
Jean-Marie Klinkengerg
Sémiotique et rhétorique
Université de Liège
3, pl. Cockerill
B.4000 Liège
Wallonie, Belgique |