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De l'usage des médias en temps de crise :
La liberté d'expression malmenée dans «Ce n'est pas tous les jours dimanche» de RTL-TVI

Lettre ouverte à la direction de la chaîne par Bahar Kimyongür
«Je ne vais pas vous laiser continuer à ce propos-là (...) Je vous prie de m'excuser de ne pas vous laisser dire des choses qui me paraissent excessives. (...) Vous n'êtes pas ici pour... (...) Si vous continuez comme ça je vais malheureusement devoir vous exclure du plateau. (...) S'il vous plaît, sinon je vais vraiment devoir demander...»

Ce dimanche 15/11/2015, j'étais l'invité à l 'émission «Ce n'est pas tous les jours dimanche» animée par votre journaliste Christophe Deborsu pour parler des racines du mal djihadiste en marge du massacre de Paris commis par les terroristes de Daech.
 

J'ai été convié à participer à ce débat télévisé en tant qu'auteur du livre «Syriana» et observateur du conflit syrien.

Prenant à son compte des propos tweetés par de lobbyistes pro-Erdogan membres de l’Union des Européens turcs démocrates (UETD), d'entrée de jeu, M. Deborsu m'a entraîné dans un interrogatoire politique, me demandant si j'étais un terroriste –ce, après que sa collègue Emmanuelle Praet ait refusé de répondre à ma place ("je ne vais pas vous le demander à vous [M. Kimyongür] parce que vous allez me dire non"). Une accusation d'une extrême violence surtout lorsqu'elle est proférée 36 heures à peine après le massacre de plus de 130 innocents à Paris.

Manifestement, le journaliste ne me connaissait pas. Cela ne l'a pas empêché pour autant de donner crédit à d'accusations émanant du régime turc.

Il n’avait pas non plus lu mon livre, ignorait mon parcours, questionnait mes origines.

Il ne savait pas que j'ai servi de personne ressource et de fixeur pour différents médias européens dans le cadre de reportages sur le terrorisme, y compris pour votre chaîne.

Il ignorait que j'ai accompagné des dizaines de familles belges et françaises dont le fils ou la fille ont été abusés par les groupes djihadistes, fils ou fille que les autorités ont parfois allègrement laissé filer en Syrie.

Il ignorait aussi que je milite pour la paix depuis la première guerre du Golfe (1991) et que ma seule motivation de participer à son débat télévisé était de contribuer à mettre fin à la guerre de Syrie et à la barbarie terroriste.

Tout ce qu’il savait de moi venait de quelques tweets malveillants.

De quel "terrorisme" m’accuse-t-on au juste ?

En décembre 2005, un procureur belge m’a traîné en justice, à la demande du régime turc, pour avoir traduit un an plus tôt le communiqué d’un mouvement rebelle turc marxiste.

Il s’agissait d’une traduction de communiqué, c'est-à-dire une activité éminemment banale, inoffensive et légitime pratiquée au quotidien par tous les spécialistes de n’importe quel conflit dans le monde dans l'exercice de leur liberté d'expression.

Suite aux pressions du régime Erdogan, j'ai finalement été poursuivi devant le Tribunal correctionnel de Bruges pour terrorisme sur base de la traduction d'un communiqué.

Après quatre années de bataille judiciaire, la Cour d’appel de Bruxelles m’a totalement acquitté estimant que mon travail était légitime et relevait de la liberté d’expression.

L’acharnement du régime d'Ankara à mon égard s’est traduite aussi par mon arrestation aux Pays-Bas, en Espagne et en Italie. Les tribunaux de ces trois pays m’ont également donné raison.

Il est donc parfaitement inadmissible qu’un journaliste comme M. Deborsu cède devant les réactions de quelques provocateurs embusqués en dépit de mes acquittements à répétition. Acquittements dont il est parfaitement au courant, de son propre aveu sur le plateau. Les prononcés de justice n'auarient aucune valeur à ses yeux ?

M. Deborsu a failli à sa mission journalistique. Il a commis une grave faute professionnelle en m'interdisant de prendre la parole au motif qu'il était en désaccord avec mes opinions. On ne peut contraindre un invité sur un plateau de TV à ne tenir que des propos partagés par le présentateur d'une émission. Ce type de censure constitue une violation grave de la liberté d'expression.

De ce fait, durant le temps extrêmement limité qui m'a été imparti, je n'ai même pas eu l'occasion de défendre des idées. Je me suis contenté de rappeler certains faits avérés, notamment la présence d'armes françaises aux mains de groupes terroristes en Syrie, la mansuétude de M. Didier Reynders à l'égard de Belges partis en Syrie présentés par le ministre en avril 2013 comme de probables "héros d'une révolution" et le silence volontaire de nos gouvernements face aux crimes commis par des djihadistes contre les minorités de Syrie bien avant les carnages qu'ils ont commis en Europe. Ce qui m'a tout de même valu la menace du présentateur d'être exclu du plateau. "Je ne vais pas vous laiser continuer à ce propos-là". "Je vous prie de m'excuser de ne pas vous laisser dire des choses qui me paraissent excessives". "Vous n'êtes pas ici pour..." "Si vous continuez comme ça je vais malheureusement devoir vous exclure du plateau". "S'il vous plaît, sinon je vais vraiment devoir demander..." Pas moyen, dans ces conditions, de pouvoir mener un débat serein à un moment où cette exigence est plus pressante que jamais !

M. Deborsu a censuré non pas des idées mais de l'information. Celle qui rappelait le rôle d'Ankara et des puissances occidentales dans l'essor du phénomène djihadiste.

«Effectivement, Monsieur Kimyongur, vous êtes un peu muselé puisque vous racontez des choses qui ne me conviennent pas.»

Pire, il a été jusqu'à m'accuser d'inciter les jeunes à partir au djihad et à combattre la France, raisonnement absolument ahurissant qui est aux antipodes de mes affirmations. Par ailleurs, en quoi le fait de rappeler que la France a aidé notamment sur le plan logistique des djihadistes pourrait inciter ces mêmes djihadistes à combattre la France ?

Je dis au contraire que la politique étrangère française ouvertement pro-djihadiste a incité les jeunes Français et Belges à s'engager sur le front syrien. Il suffit de consulter le discours de nos responsables politiques jusqu'à il y a encore peu, leur soutien "non létale" et au-delà aux djihadistes maquillés en «rebelles modérés». Sans oublier toutes les facilités et soutiens militaires apportés par la Turquie à ces mêmes terroristes.

Il me semble que M. Desthexe, sénateur MR, incite davantage au terrorisme (en Syrie) en déclarant : "Les meurtriers, je veux qu'ils restent en Syrie (ou qu'ils aillent en prison)."

Votre collègue Emmanuelle Praet a elle aussi offensé le peuple syrien en affirmant : "Il ne faut pas qu'ils (les jeunes Belges radicalisés) reviennent".

Autrement dit, le peuple syrien peut crever sous les lames et les balles de délinquants belges.

Ce discours irresponsable résume parfaitement l'attitude de nos autorités à l'égard du peuple syrien qui se retrouve depuis longtemps à la merci de nos délinquants et qui a malgré tout réussi, au prix d'énormes sacrifices, à contenir Daech.

Ainsi, tant que nos délinquants tuaient des innocents en Syrie, nous nous en lavions les mains. Jusqu'au jour où ils ont eu la mauvaise idée de revenir...

L'attitude suspicieuse et les propos menaçants de M. Deborsu à mon encontre devant des centaines de milliers de téléspectateurs constituent une atteinte flagrante à la liberté d'expression et à ma dignité.

En guise de réparation du dommage moral, j'invite votre chaîne à publier la présente lettre sur son site.



Le Clea est un collectif citoyen visant à promouvoir un débat critique sur les nouvelles législations antiterroristes. Le cas de Bahar Kimyongür est exemplaire à cet égard. En vertu de ces nouvelles dispositions, non seulement les libertés d'expression et d'association sont mises à mal mais, en plus, l'avenir d'un homme qui n'a commis aucun délit, menacé aujourd'hui de dix ans de prison ferme, est gravement compromis.  
 
 

«Ne dites pas à ma mère que je suis militant, elle croit que je suis terroriste»
par Edgar Szoc, Secrétaire général de la Ligue des droits de l'Homme [Lire]


Actualité de Huxley

«Par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques – élections, parlements, hautes cours de justice– demeureront mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient aux bon vieux temps. La démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions (...) et de tous les éditoriaux mais (...) l'oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera.»
Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes


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