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Le XXIème siècle est décidément riche en
nouveautés. Entre terroristes sans bombes et pirates sans navire, je ne sais
quel est le plus cocasse. Ou le plus effrayant. Car, si je comprends bien la
rhétorique des représentants de la pensée dominante du moment, il se pourrait
bien que je sois à leurs yeux un peu des deux. Et vous ?
Le 7 juin dernier, au cours d’un
scrutin européen marqué par la montée en puissance des euro-sceptiques, des
verts et, surtout, par le maintien des ultra-libéraux et autres
néo-conservateurs comme groupe majoritaire au parlement, un petit parti suédois
défraie la chronique en glânant un siège, obtenant plus de 7% des suffrages locaux,
contre toute attente. Son nom ? Piratpartiet. Traduction littérale, le
parti pirate. Paf.
Qui sont ces hommes qui arborent
fièrement un drapeau à tête de mort comme effigie, sans pour autant,
paradoxalement, avoir jamais pris la mer * ? Que veulent-ils ? Qui
diable a voté pour eux et pourquoi ?
Ces pirates du Grand Nord ont avec
ceux de Somalie, du détroit de Malaka ou des Caraïbes, une grande
différence : ils n’ont pas de bateau. Pourquoi diantre, alors,
s’appellent-ils donc pirates ? Tout simplement parce qu’ils ont été
étiqueté comme tels.
Puis, un beau matin, ils ont décidé de
le revendiquer.
Ces salauds ont volé toute la Musique du Monde! Que fait la
police ?
Il ne s’agit point d’abordage en haute
mer, mais bien de piratage sur Internet. Le butin ? Le partage de précieux
droits, dits d’auteur, sur à peu près tout ce qu’il y a d’artistique, vaguement
créatif ou pornographique en ce bas monde.
Tout débute avec le procès du site
emblématique de réseau peer-to-peer,
« Pirate Bay ». Ce site, ouvert et maintenu depuis la Suède, avec
quelques serveurs en Thaïlande, offre depuis des années une liste exhaustive et
mise à jour dynamiquement de tous les fichiers disponibles en téléchargement
sur le web. Quoi ? Comment ? Illégal ! Pirates !
Salauds ! Pendus pour l’exemple !
Une petite seconde…
Techniquement parlant, que fait ce
site ? Il liste des liens, appelés torrent-trackers,
qui vous envoient sur un fichier téléchargeable. Où ce fichier se
trouve-t-il ? Sur le disque dur d’un utilisateur privé qui a décidé de le
mettre en partage sur le net.
Quel est ce fichier ? Ce que vous
voulez mettre en partage. Cela peut être tout et n’importe quoi. De la vidéo
privée d’une bar mitzvah à la copie complète d’un jeu vidéo sorti ce matin, en
passant par le dernier album de Metallica. Une minute ! C’est interdit
alors !?
Cela dépend…
Aux Etats-Unis, oui. Depuis la sortie
du D.M.C.A. (Digital Millenium Copyright Act) en 2000 et son application qui a fait jurisprudence dans
des procès contre Napster.com et autres réseaux peer-to-peer, l’activité de « partage de fichiers dont les
droits d’auteur ne vous appartiennent pas » est illégale. C’est ce qu’on
appelle communément « téléchargement pirate ». A noter d’ailleurs
l’existence d’un procès en cours entre Viacom inc. (société qui possède MTV,
entre autres joyeusetés) et Google, portant sur un montant d’un milliard de
dollars, pour prolifération de fichiers illégaux sur le site YouTube. Les avocats
de Google tentent de négocier un accord à l’amiable, à savoir un montant à
débourser moins faramineux.
Au niveau de l’Union Européenne, le
D.M.C.A. a été adapté sous forme d’une directive non-contraignante.
Seulement voilà, en Suède, la loi
nationale se distingue (pour qui se prennent-ils ?). Le partage de
fichiers est vu comme une activité tolérée entre particuliers, de la même
manière que vous êtes autorisés à vous prêtez des cassettes vidéos d’un show
télévisé que vous avez enregistré hier, même si vous n’en êtes absolument pas
l’auteur. Ainsi, de ce point de vue, Pirate Bay n’est autre qu’un site de
rencontres qui permet aux utilisateurs de se retrouver et de partager leurs
fichiers entre eux.
Il est évident que l’Internet et ce
genre de sites accélèrent le procédé de « prêts de contenu entre
amis » à un point tel que cela peut devenir un problème épineux pour
certaines majors. Un casse-tête
chinois, ou plutôt, un bon vieux Rubik’s
Cube à la suédoise.
Cependant, les propriétaires du site
ne copient aucun fichier eux-mêmes, n’incitent pas à diffuser des fichiers de
nature commerciale (mais ne les nettoient pas non plus, et ne font rien pour
dissuader) et, surtout, ne stockent pas les fichiers sur leurs serveurs. Ils
offrent une plate-forme, de type facebookienne ou youtubesque, centralisée sur
les transferts de données, et dont les utilisateurs font ce qu’ils veulent.
Si ce business model ne tiendrait absolument pas la route dans la
majorité des pays occidentaux, il est par contre parfaitement autorisé par la
loi suédoise. Cette particularité locale a permis au site Pirate Bay de
perdurer longtemps, malgré de multiples menaces de procès émanant de géants
américains de la musique ou du cinéma, regroupés sous formes d’associations
lobbyistes telle la puissante R.I.A.A., et représentés par de grands cabinets
d’avocats
Jusqu’au jour où…
La réincarnation moderne du Grand
Empire Romain d’Occident et ses centurions se vexent qu’un village
d’irréductibles vikings au fin fond de la Scandinavie résiste encore à la
prolifération de sa bonne pensée dominante, si supérieure à celle des barbares.
Il faut dire que ces vilains
boucaniers n’ont pas manqué de les provoquer ! Régulièrement, ils
utilisaient leur site http://thepiratebay.org/legal pour
tourner en dérision les menaces des majors de manière parfois plus que douteuse
(mais souvent hilarante). Provocateurs dans leur communication, ils ont eu des
mots qui ont de quoi laisser perplexe. Des mots. Juste des mots. Mais des mots
de trop, qui ont bien entendu fini par être tronqués, transformés, sortis de
leur contexte pour enfin être bien partialement utilisés contre eux devant un
tribunal.
Jetez ces corsaires aux oubliettes, nom de nom ! Brûlez-les sur
la place publique !
Le 16 Février 2009 débute en grandes
pompes médiatiques un procès intenté par l’I.F.P.I. (International Federation of
the Phonographic Industry) contre l’organisation Pirate Bay,
ainsi que quatre individus à titre privés - Hans Fredrik Neij, Gottfrid Svartholm Warg, Peter Sunde,
et Carl Lundström - tous suspectés de coordonner le site en
question. Warner Bros., MGM , Sony, EMI
et Fox se sont constitués partis civils, exigeant des copieurs de copieux
dommages et intérêts. Il y a deux chefs d’inculpation : contrefaçon, et
assistance à la violation de droits d’auteur.
Il y a, ou plutôt, il y avait. Le
deuxième jour du procès, la majorité des charges dut être abandonnée par le
procureur. Si ce dernier put prouver l’échange de matériel illicite, il fut
rapidement forcé de reconnaître qu’il n’y avait aucune preuve d’une quelconque implication
de la part du site Pirate Bay.
Très vite, il ne restât plus qu’une
accusation vague, requalifiée, portant sur une intention, et laissée à la
stricte appréciation du juge : « facilitation de mise en
disponibilité de matériel protégé par les droits d’auteur ».
Les accusés tournèrent le procès en
dérision, l’étiquetant « spectrial » (pour procès-spectacle dans la
langue de Michael Jackson) et diffusant l’entièreté des débats en fichiers
audio sur le site, histoire de rigoler de ce qui pour eux n’était rien d’autre
qu’un procès farce, arbitraire et dirigé.
Leur inimitable ligne de défense,
intitulée « King Kong », était de mettre en évidence que si violation
de droits d’auteur il y avait, celle-ci était perpétrée par des utilisateurs
privés, comme par exemple, celui
répondant au nom de King Kong, printscreen
d’une page du site à l’appui. Il leur parut injuste de les menacer de prison à
eux pour une action perpétrée par King Kong.
Des témoins-stars vinrent appuyer la
défense en expliquant l’énorme chaîne que représente le transfert d’un fichier,
et le nombre d’individus potentiellement impliqués indirectement. Kristoffer Schollin de
l’Université de Göteborg intervint pour expliquer que les torrent-trackers
offerts sur le site Pirate Bay n’était rien d’autre que des versions plus
avancées technologiquement des classiques hyperliens.
En termes de publicité et de bonne
foi, la défense sortit largement victorieuse des débats, récoltant un soutien
massif de divers secteurs de l’univers multimédia. Mais rien n’y fit, le juge
les condamna vite fait, bien fait, le 17 avril 2009 à un an de prison ferme
chacun, et un total en amendes et pénalités de 30 millions de couronnes. Plus
rude encore, ils sont tous les quatre traités comme une équipe, comme une
organisation de malfaiteurs, malgré leurs rôles et leurs parcours très
différents.
Au coin. Pour l’exemple. Na.
Roger Wallis commenta en
réaction : «Ceci va causer un torrent de procès. Contre tous les
fournisseurs d’accès à Internet. Parce que si ces petits gars ont assisté à la
violation de droits d’auteur, alors il en est de même pour tous les
fournisseurs d’accès. Cette décision va avoir des conséquences immenses. Cela
pourrait porter un cran d’arrêt au développement du haut-débit.»
Peter Sunde, principal accusé, se
montra surpris par ce verdict « irréel » et par la peine de prison.
Il ajouta «Nous ne pouvons pas payer et nous ne paierions pas si nous
pouvions. Je préfèrerais brûler tout ce que j’ai.» Sale pollueur, va.
Un blogger
blagueur sur Piratbyran (organisation à l’origine de la fondation de Pirate
Bay, avant que celui-ci ne passe entre les mains d’individus), Rasmus
Fleischer, conclut : «Nous avons choisi de traiter ce procès comme
une pièce de théâtre et il a été, dans cette mesure, bien meilleur que dans nos
plus folles espérances.»
Quelques jours plus tard, les avocats
des quatre inculpés vont en cassation pour une raison toute simple, qui choque
l’opinion publique : la partialité du juge, Tomas Norström, est à mettre en
cause puisqu’il siège lui-même comme membre de la S.F.U. et de la S.F.I.R., groupes de lobbying anti-piratage où il y côtoie parmi les
membres les plus virulents de l’I.F.P.I. et de l’Anti Piracy Bureau.
Cette partialité flagrante et ce
traitement excessif et presque arbitraire des propriétaires du site ont outré
bien des Suédois, pour qui le file-sharing
est un sujet fort sensible. Retour de flammes dans les urnes.
Le Piratpartiet a pour seul programme
de défendre les droits des internautes au parlement européen, tout en
expliquant à leurs collègues les spécificités techniques du web. Ils veulent,
via leur tout nouveau strapontin, rééquilibrer un tant soit peu le débat sur le
piratage, flibusté depuis trop longtemps par les majors, qui ont depuis toujours eu la fâcheuse tendance à manipuler
les artistes, jusqu’au point de les utiliser, récemment, comme porte-paroles
contre ces méchants pirates qui se sucrent sur leurs dos, comble d’ironie et de
mauvaise foi.
Leur problème est simple, ils
n’arrivent pas à cartelliser l’Internet comme ils l’ont fait avec les radios FM
à travers le monde. Leur pouvoir s’érode de manière inacceptable. Pourtant, le
phénomène de piraterie ne date pas d’hier (qui n’a jamais copié des disques
vinyles sur cassette audio dans les années quatre-vingt ? Non, baissez les
mains dans le fond, je parle de ceux qui étaient déjà nés… Voilà.)
D’autre part, l’argent supposément
perdu à cette activité de parasitage est considérablement moindre que les
sommes perçues annuellement par les majors
sur le dos des artistes, pour rémunération de leurs prestations de services
« marketing », et pour avoir eu le bon goût d’investir dans la
production de disques compact en Chine, à cinq euro cents l’unité, avant de les
mettre en vente à 19.95 dans les bacs des hypers pendant que leurs potes de la
radio tabassent le nouveau tube en boucle sur les ondes pour assurer le sell-through des stocks avant la fin de
la saison. Payez quelques cents de royalties par unité vendue à l’auteur.
Rincez. Répétez l’opération.
L’analyse sociologique de la chose
permet, en outre, de remarquer que le piratage est avant tout un phénomène lié
à la précarité, plus qu’à l’opportunité technique. On pirate plus dans les pays
pauvres. On pirate aussi davantage quand on est jeune étudiant ou chômeur
qu’une fois confortablement installé comme cadre avec un bon revenu. De manière
générale, je ne nie bien sûr pas l’existence de cas isolés, profondément
malhonnêtes. Je dis juste qu’ils sont largement minoritaires, ce sont des
marginaux, certainement pas représentatifs du phénomène dans son ensemble.
Tous ces arguments, en opposition avec
le consensus oligopolistique sur la question, ne sont pas suffisamment entendus
dans les médias ou dans les parlements. C’est exactement ce que compte changer
ce Piratpartiet.
Il serait facile de croire que
l’ensemble des électeurs qui ont voté pour eux sont des acharnés de la souris
et de la branlette qui n’ont pour seul but que le détournement massif de la
propriété intellectuelle. Les reportages et sondages locaux démontrent pourtant
que cet électorat est bien plus diversifié qu’on en préjugerait.
La
liste a bien entendu récolté
certains votes-sanction contre la majorité en place. Classique.
Cependant, il
semblerait surtout qu’un nombre important de suffrages soient
directement liés
à l’affaire « Pirate Bay » et au
dégoût qu’ont éprouvé de nombreux
suédois devant la façon dont a été
expédié l’affaire. Ainsi, le nombre d’adhérents au parti a
triplé après l’annonce du verdict.
Partialité, peine de prison ferme
inadéquate, mise en application anti-constitutionnelle d’une loi impérialiste yankee dont ils ne reconnaissent pas le
bien fondé… Les émotions ressenties au pays d’IKEA sont diverses mais vont
finalement dans un même sens : c’est trop injuste.
Une vingtaine de jours après les
élections, le 26 juin dernier, la cour de cassation suédoise statuait que
l’impartialité du jugement n’était nullement à mettre en cause dans le procès
Pirate Bay et décidait de maintenir les peines prononcées.
Rick Falk Vinge, chef de file du Parti
Pirate, fraîchement élu, qualifia le jugement « d’échec total de notre
système judiciaire, en termes de crédibilité... car un signal est envoyé à tous
ceux de moins de quarante ans, que les tribunaux sont l’ennemi absolu, peu
importe qu’ils se clâment justes. » Falk Vinge conclut : «Je ne
sais honnêtement pas comment commencer à affronter [ce problème] politiquement.
Le système judiciaire s’est totalement effondré dans le cas qui nous occupe, à
mes yeux.»
Pendant ce temps, on notera que le site http://www.thepiratebay.org est resté en
ligne pendant toute la durée du combat et l’est toujours à l’heure de publier
cet article.
Pirates, terroristes, même combat !
Si vous avez lu l’exposé jusqu’ici et
que vous avez suivi de près l’affaire Bahar Kimyongur, vous n’aurez pas manqué
de noter certaines similitudes. Que ce soit l’adaptation à la va-vite d’un
décret Made in U.S. of A. dans la loi
nationale par des magistrats et/ou figures politiques qui n’en ont pas
complètement le pouvoir mais se l’octroient tout de même, ou encore la
partialité d’autres magistrats (souvent amis des magistrats précités quand ce
ne sont pas carrément les mêmes), l’acharnement judiciaire évident etc. A bon entendeur, mes salutations à Maître
Delmulle et Madame Laurette Onkelinx-Uyttendaele.
Un autre parallèle existe, au niveau
purement dialectique. L’utilisation à la légère de mots accusateurs et finalement
assez imprécis tels que « pirate » et « terroriste » pose
de graves problèmes. Il est urgent de définir, de catégoriser légalement, de
manière autrement moins vague, ces deux termes, et si possible deux autres dans
le même temps : «résistant», «militant».
Sans quoi, toutes les dérives sont
possibles et plausibles. N’est-ce pas dans un autre pays nordique, le Danemark,
que l’organisation activiste écolo Greenpeace a été condamnée en tant
qu’association de terroristes ? Voilà qui devrait intéresser Electrabel,
tiens…
Il y a aussi en commun la prise de
conscience collective d’un groupe de citoyens qui ne voit pas d’un bon œil
qu’on leur coupe les ailes alors qu’ils étaient justement en train d’apprendre
à voler. Un groupe de citoyens qui a compris qu’à travers le procès de quelques
individus, c’est parfois toute la société qui est jugée. Un groupe qui a dans
le sang la devise : « Un jour, ils sont venus pour moi. Et il n’y
avait plus personne pour crier. »
En Suède, ce petit groupe s’est constitué
en véritable force politique. Me vient donc légitimement la question évidente
et immédiate : à quand CLEA, le parti politique ? A quand un
mouvement qui dit « non, y en a marre » aux attentats contre nos
libertés fondamentales, et ce, jusque dans les urnes ? Un parti qui, dans
un premier temps, ne revendiquerait que l’abrogation de la loi anti-terroriste
en Belgique. On verra pour la suite par la suite.
En lieu d’une bannière noire à tête de
mort, on afficherait un drapeau blanc, celui de la liberté. Pas mal, celle-là,
hein, fieu ?
A chacun son étiquette, à chacun son prisme
Au pays des bornés, les aveugles sont rois.
A vouloir tout catégoriser en blanc ou noir, bien ou mal, terroriste ou héros, maudit
pirate ou gentil artiste, on se retrouve dans un monde manichéen, où je n’ai
plus d’autre choix que de brandir le vilain mot «fasciste!».
Car pour désigner des pirates sans
navire et des terroristes sans armes, juger des innocents en les présumant
coupables, emprisonner tout un tas d’intellectuels européens pour leurs idées
subversives (biggup à Julien Coupat)
et rogner sur la liberté d’expression au nom du politiquement correct, on doit
forcément être un fasciste sans croix gammée, non ?
Non ? Trop catégorique ?
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* Renaud Séchan argumentera sans doute
que c’est pas l’homme qui prend la mer mais la mer qui prend l’homme… Soit.
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