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chroniques bahar


En direct du couloir de la mort civile
Bruxelles, 13 décembre 2009

Ce 16 décembre, jour du verdict dans le 4e procès belge du DHKP-C, les forces démocratiques de notre pays connaîtront une nouvelle mise à l’épreuve.

Au cours de cette audience doublement décisive, nous saurons en effet si, d’une part, la nature et le contexte de l’expression d’une opinion peuvent déterminer et justifier l’interdiction de celle-ci et, d’autre part, si l’expression d’une opinion politique peut conduire ou non à la condamnation de son auteur pour terrorisme.
Dans le cas présent, l’accusation portée par le procureur fédéral concerne l’expression d’idées (pourtant non radicales) et l’organisation d’activités (pourtant à caractère humanitaire) à partir d’un bureau d’information qui se situe, géographiquement, dans le quartier des institutions européennes à Bruxelles mais, politiquement, dans une mouvance anatolienne d’inspiration marxiste, clandestine en Turquie, et jusqu’à nouvel ordre, légale en Belgique, à savoir le DHKP-C.

Jouant sur les mots et esquissant des scénarios biscornus et calomnieux, le procureur fédéral a misé sur la peur du «rouge» et de l’étranger dans une Flandre de plus en plus frileuse dans son rapport avec «l’autre». Toutefois, à sa grande surprise, les voix démocratiques des deux côtés de la barrière linguistique se sont aussitôt unies pour exiger le respect des libertés d’expression et d’association attaquées de plein fouet dans ce procès.

Peu nombreuses au début, ces voix courageuses et libres ont réussi à rallier une partie non négligeable du monde associatif et à faire entendre un son de cloche différent quant aux lois dites sécuritaires.

Dix ans tout de même que ce procès dure, instruction comprise. Cela équivaut à une cinquantaine d’audiences, des dispositifs de sécurité impressionnants avec des déploiements abusifs d’unités d’élite et de policiers, des frais d’enquête et de traduction colossaux, des réunions secrètes onéreuses réunissant le gratin national et international de l’antiterrorisme, un total de plus de six années de détention préventive effective dont plus des deux tiers en régime d’isolement inhumain pour sept des onze inculpés, des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques, de filatures pédestres et de surveillance informatique. Pendant des années, le procureur fédéral s’est frauduleusement doté d’une escorte privée, en prétextant fallacieusement que nous, inculpés, le menacions. Le tout a coûté des dizaines de millions d’euros au contribuable.

Tout ça pour quoi? Pour persécuter des militants politiques. Des militants qui n’ont jamais commis le moindre acte de violence, ni n’en ont eu l’intention, ni en Belgique ni ailleurs dans le monde.

Parmi nous, un seul camarade a commis des faits jugés délictueux par la législation belge. Il s’agissait en réalité de peccadilles relativement compréhensibles et légitimes dans leur contexte singulier. Des actes qui lui auraient valu une petite peine de prison et une amende. Si le procureur fédéral avait été juste et honnête, seul ce camarade aurait été condamné, l’affaire aurait été traitée en quelques semaines et quasi personne en Belgique n’aurait entendu parler du DHKP-C.

Mais le Parquet fédéral en a voulu autrement. Il a préféré se livrer à un show. Avec une seule obsession en tête: faire avaler la loi antiterroriste à la population coûte que coûte en nous faisant passer pour des dangers publics.
Mais, plus il a voulu faire taire le DHKP-C et plus le DHKP-C a gagné en audience et en sympathie.

Le procureur fédéral a ainsi offert, malgré lui, une tribune inespérée au DHKP-C, une tribune que le mouvement révolutionnaire ne demandait même pas.
Ce procès illustre ainsi de manière éclatante le caractère non seulement cruel mais aussi et surtout absurde de la répression politique.

Il met en outre à l’honneur toutes les voix démocratiques réfractaires à la pensée unique des élites iniques.

En effet, quel que soit l’issue du prononcé du 16 décembre, les démocrates sincères de notre pays ont fait goûter de nombreuses défaites au serviteur zélé de l’État et de la doctrine américaine de guerre contre les peuples.

Elles ont réussi à lui mettre des bâtons dans les roues, à porter le débat sur la place publique, à sortir les inculpés de l’isolement carcéral et politique, à renverser la vapeur dans un combat qui semblait pourtant perdu d’avance.

Nous, inculpés, avons également gagné plusieurs batailles: nous sommes avant tout restés debout. Nous sommes restés des militants tant en liberté que derrière les barreaux, et c’est là notre plus grande victoire, sachant que si le procureur nous a tant éprouvé sur le plan moral, physique et financier, c’est pour nous intimider, nous réduire au silence, nous pousser à la capitulation. Or, nous sommes aujourd’hui plus que jamais déterminés à poursuivre notre combat pour un monde plus juste, sans domination impérialiste, sans privilèges, sans guerres et sans misère.

Tout récemment, nous avons réussi à faire libérer Güler Zere, une camarade atteinte d’un cancer terminal et que les autorités turques maintenaient illégalement en captivité.

Malgré la menace d’emprisonnement qui pèse sur nous, nous poursuivons la lutte pour la libération de tous les prisonniers politiques malades de Turquie.

A l’ombre de l’épée de Damoclès, nous combattons le terrorisme de la lutte antiterroriste, la torture, les exécutions extrajudiciaires, l’isolement carcéral et la censure, en Turquie, en Europe et ailleurs.

Aujourd’hui, nous poursuivons la lutte contre le terrorisme international, en militant pour la fermeture de la base militaire américaine d’Incirlik en Turquie et contre l’envoi de soldats turcs en Afghanistan.

Aujourd’hui, nous continuons à faire entendre les aspirations légitimes du peuple kurde dont les libertés d’expression et d’association ont une nouvelle fois été bafouées suite à l’interdiction par la Cour constitutionnelle turque de son principal représentant, le Parti pour une société démocratique (DTP).

Aujourd’hui, nous continuons à bâtir des ponts entre les peuples et les cultures, entre le Nord et le Sud.

Aujourd’hui, nous continuons à organiser la colère des opprimés en force positive, en énergie créatrice, en projet d’avenir pour l’humanité.

Aujourd’hui, nous continuons à vivre, à aimer et à résister sans nous soucier des lendemains incertains.

Alors, au final de ce long marathon judiciaire, que peut-il vraiment nous arriver de grave?

Dans mon cas, au pire, je risque quelques années de prison avec toutes ses conséquences douloureuses: entre autres, l’éclatement forcé de ma famille avec une épouse qui devra assumer quasi seule les innombrables responsabilités familiales, un fils en bas âge qui grandira loin de son père, l’impossibilité d’assister à la naissance de mon second fils [annoncée dans cinq mois - DdlR], la violence physique et morale de la confrontation avec l’univers carcéral pour ma famille et mes amis et une énorme dépense d’énergie pour mes visiteurs. Une fois dehors, avec un casier judiciaire entaché, mes libertés politiques seront gravement restreintes ainsi que mon droit de voyager, déjà fortement compromis en raison d’un signalement Interpol abusif émis par le régime d’Ankara. J’aurai des difficultés à l’embauche, situation que je subis déjà depuis de nombreuses années, et puis, surtout, une sacrée réputation de terroriste et de taulard qui suscitera immanquablement méfiance et effroi.

Ce châtiment n’est pas sans rappeler celui de la «mort civile» propre à l’Ancien Régime.

Il n’y a en somme rien d’exceptionnel à cette situation funeste car hormis le label peu commun et peu commode de terroriste, l’exclusion matérielle et morale vaut pour quasi tous les prisonniers.

Et puis, il faut raisonnablement reconnaître que ces préjudices ne sont pas grand-chose comparés à la souffrance de ces milliards d’être humains pour qui nous déclarons nous battre.

Ceci étant, ma condamnation, aussi minuscule soit-elle, entraînerait automatiquement la mort civile (et peut-être même plus) de Deniz, mon épouse, dont le seul crime est de s’être mariée avec moi. En avril 2007, le Procureur du Roi fit opposition à sa demande de naturalisation en prétextant ses opinions politiques suite à quoi elle introduisit un recours devant le Tribunal de première instance de Bruxelles. Le 19 novembre 2008, la 12e Chambre refusa de statuer en attendant la suite de mon procès. Or, pour refuser une nationalité, seuls des faits personnels graves peuvent être invoqués. Dans notre cas, la juge s’était appuyée sur une jurisprudence de 2002 qui lui permettait de tenir compte de relations entretenues avec des personnes de «moralité douteuse» pour justifier son refus de statuer. Par conséquent, si je suis condamné à la moindre peine, je devrai porter cette appellation injurieuse tandis que mon épouse sera davantage exposée à un éventuel mandat d’arrêt international émis par l’État turc car elle ne sera protégée par aucune nationalité. On se souviendra que ma nationalité belge joua un rôle déterminant dans mon retour en Belgique après la tentative d’extradition vers la Turquie via les Pays-Bas que notre vaillant paladin antiterroriste appelé prosaïquement procureur fédéral ourdit illégalement à mon encontre.

Pour Deniz, la nationalité belge constituerait une garantie essentielle pour sa sécurité, ce que ma condamnation pourrait définitivement compromettre.

Deniz vit depuis 10 ans en Belgique. Auparavant, elle vécut dix ans en France en tant que fille d’exilés politiques. Elle est mariée au Belge que je suis, et ce depuis plus de six ans. Elle enseigne le français depuis plus de deux ans dans une association bruxelloise et pourtant, avec ma condamnation, elle risque plus gros que moi.

Quoiqu’il nous arrive, je dirai à ma femme, comme Nâzim Hikmet dit un jour à la sienne:

«Ils nous ont eus : moi, à l’intérieur des murs, toi à l’extérieur. Ce qui nous arrive n’est pas grave. Le pire: c’est de porter en soi la prison.»

Fort heureusement, nous n’en sommes pas encore là.

Je reste d'ailleurs confiant et crois fermement qu’à l’aune de toutes les violences et turpitudes auxquelles nous avons été confrontées pendant toutes ces années, notre acquittement pur et simple ne serait que justice et réparation.

C’est le minimum à exiger de cette justice de classe toujours prompte à défendre la loi du plus fort.

Vous tous qui nous avez inlassablement accompagné tout au long de notre odyssée judiciaire, je vous remercie de toutes mes forces, de tout mon cœur et espère vous retrouver au plus vite loin des marches de ce sinistre Palais de justice et de sa salle des pas perdus. Pour finir, rendons hommage à nos camarades d’ici et de là-bas, d’hier et d’aujourd’hui et, surtout, de demain, en criant haut et fort:

De Mumia Abu Jamal à Güler Zere, honneur à tous les combattants de la liberté.
De Zahra Boudkour à Leonard Peltier, honneur à tous nos prisonniers.
D’Ahmad Saadat aux Cinq de Miami, honneur à tous nos frères insoumis.
De Juliette Broder à Ernesto, honneur à tous nos héros.

Bahar Kimyongür



Le Clea est un collectif citoyen visant à promouvoir un débat critique sur les nouvelles législations antiterroristes. Le cas de Bahar Kimyongür est exemplaire à cet égard. En vertu de ces nouvelles dispositions, non seulement les libertés d'expression et d'association sont mises à mal mais, en plus, l'avenir d'un homme qui n'a commis aucun délit, menacé aujourd'hui de dix ans de prison ferme, est gravement compromis.  
 
 
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«Ne dites pas à ma mère que je suis militant, elle croit que je suis terroriste»
par Edgar Szoc, Secrétaire général de la Ligue des droits de l'Homme [Lire]


Actualité de Huxley

«Par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques – élections, parlements, hautes cours de justice– demeureront mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient aux bon vieux temps. La démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions (...) et de tous les éditoriaux mais (...) l'oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera.»
Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes


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