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Carte blanche publiée par le quotidien Le Soir le 27/08/2013

 
  [Versión castellana] [Signataires]

Bahar Kimyongür, à la merci de l’État turc ?

Le citoyen belge Bahar Kimyongür est –à nouveau– l’objet d’un mandat d’extradition lancé par la Turquie. Ce mandat de capture international lui a été signifié en Espagne (où il passait quelques jours de vacances). Appréhendé par la police à Cordoue le 17 juin, l’Audiencia Nacional a cependant remis notre compatriote en liberté –contre le versement d’une caution de 10.000 euros– et l’a autorisé à retourner en Belgique.

Il doit désormais rester à la disposition des autorités judiciaires espagnoles, lesquelles vont statuer sur son sort dans les semaines à venir.

Une situation tout simplement scandaleuse : les incriminations avancées par l’Etat turc pour justifier cette extradition avaient toutes –sept années auparavant– été déclarées nulles et non avenues. En effet en avril 2006, pour les mêmes motifs, un premier mandat d’amener international (délivré par Ankara) avait déjà provoqué l’arrestation de Kimyongür –cette fois-là, aux Pays-Bas.

Or au terme de 68 jours d'emprisonnement, la justice hollandaise avait finalement jugé sans objet, infamantes et anticonstitutionnelles les allégations avancées par la Cour de Sûreté turque contre B. Kimyongür. En conséquence, les juges de La Haye avaient prononcé sa relaxe complète.

Quelles sont donc les très «graves» accusations réactivées aujourd’hui contre Kimyongür ? «Etre le dirigeant d’une organisation terroriste, le DHKP-C» ; «avoir menacé et attaqué le ministre des Affaires étrangères» Ismail Cem, lors de son audition devant le Parlement européen; «avoir participé à une grève de la faim, en solidarité avec un prisonnier du DHKC»

Les autorités turques accusent donc Bahar Kimyongür d’«être un dirigeant du DHKP-C», (un mouvement décrété «terroriste» par les Etats-Unis et l’Union européenne)… Or en Belgique, deux tribunaux ont affirmé –par deux fois– le contraire (à savoir la Cour d’Appel d’Anvers [le 7 février 2008], puis la Cour d’Appel de Bruxelles [dans un Arrêt définitif rendu le 23 décembre 2009]).

Deuxième élément «à charge» ?  Kimyongür  aurait «menacé et attaqué le ministre des Affaires étrangères turc, Ismail Cem»… Or un document filmé, tourné le 28 novembre 2000 dans le grand auditoire du Parlement européen, prouve le caractère parfaitement mensonger de ces assertions. Certes Bahar Kimyongür y interrompt quelques instants le ministre turc –en train de nier tout génocide envers le peuple arménien. Certes Kimyongür lance en direction des parlementaires plusieurs dizaines de tracts tout en criant sa solidarité avec les centaines de prisonniers politiques qui, en Turquie, mènent depuis des semaines une grève de la faim pour dénoncer leurs conditions atroces d’enfermement. Certes. Mais ces gestes révoltés ne constituaient en aucune manière ni des menaces, ni des attaques contre la personne du ministre des Affaires étrangères.

C’est d’ailleurs ce qu’a formellement convenu, le 4 juillet 2006, la Chambre d’Extradition de la Haye. À propos de l’accusation centrale, avancée par le mandat international, le juge Van Rossum précisera qu’il s’agissait –au Parlement européen– d’une «démonstration» (au sens de «protestation non délictueuse»), en aucun cas une menace ou une agression à l’égard du ministre turc. Dans leurs attendus, les juges néerlandais prendront même la peine d’insister : non, «interpeller un ministre sur les conditions de détention dans les prisons n’est pas un acte coupable». Ni, ultime accusation portée, «marquer sa solidarité, avec un prisonnier en grève de la faim» –en l’occurrence Ilhan Yelkovan lequel avait entamé un jeûne de la mort pour protester contre son maintien en isolement dans la prison de Hambourg. Grâce à la solidarité de milliers de personnes à travers toute l’Europe, Yelkovan avait finalement obtenu satisfaction après dix semaines de privation. Qu’y aurait-il eu à redire à propos de cette solidarité, du point de vue pénal? Absolument rien.

On le voit : malgré l’Arrêt rendu par la justice des Pays-Bas et les jugements prononcés en Belgique, les autorités turques sont décidées à s’affranchir de toutes les jurisprudences, quelles qu’elles soient. Quitte à contrevenir aux prescrits constitutionnels reconnus à chaque citoyen dans tout Etat de droit.

Dans ce contexte pathologique (qui prouve une sorte de continuité entre ce qui était, hier, le despotisme de l’armée et, aujourd’hui, la répression fomentée par l’AKP contre la contestation démocratique à Istanbul, Izmir ou Antakya), nous nous déclarons solidaires de tous ceux qui n’acceptent pas ce récidivisme tyrannique. Kimyongür –c’est son droit, c’est son courage– n’a jamais cessé de dénoncer les exactions qui ont frappé et continuent de secouer tragiquement la société turque : les assassinats d’opposants, l’incarcération des syndicalistes courageux, l’emprisonnement des journalistes et avocats honnêtes. En réalité, c’est cette dénonciation argumentée et trop éclairante que les procureurs d’Ankara –à travers l’arrestation d’un ressortissant belge– veulent définitivement bâillonner. Cela, nous ne pouvons l’accepter.

Pour toutes ces raisons, nous en appelons aux autorités de notre pays. Elles doivent tout faire pour empêcher l’extradition de Bahar Kimyongür vers les prisons “ottomanes” où chacun peut imaginer ce qui l’attend : le pire.

[Signataires]