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Le harcèlement contre le journaliste turc Bahar Kimyongür se poursuit au milieu du silence des médias

Détenu pour la quatrième fois : la précédente ce fut en Espagne, cette fois-ci c'est en Italie
par Miguel Álvarez Peralta, directeur d'«El observador de Castilla-La Mancha», périodique de la Faculté de Journalisme de l'Université Castilla-La Mancha - 16/12/2013 [Leer el artículo original en castellano]
Journaliste espagnol Miguel Álvarez Peralta
Journaliste Miguel Álvarez Peralta
  En ordonnant l'arrestation de ce journaliste pour des motifs idéologiques, Interpol transgresse ses propres statuts en collaborant avec une persécution politique. Il a été déclaré innocent par différents tribunaux, mais le mandat d'arrêt se maintient contre lui. Pourquoi ?
Ce n'est pas le premier cas, et nous avons à craindre que ce ne soit pas le dernier. Mais celui de Bahar Kimyongür [1] est un exemple paradigmatique. Le gouvernement turc a émis contre lui à plusieurs reprises un mandat d'arrêt à travers Interpol, l'organisation de coopération interpolicière qui incombe 190 pays. Son “délit” est strictement d'opinion :

Bahar, licencié en Histoire de l'Art et Archéologie à l'Université de Bruxelles, est le Directeur bruxellois de l'Institut International pour la Paix, la Justice et les Droits de l'Homme, et porte-parole du Comité contre l'Ingérence en Syrie, exerce en tant que journaliste, en dénonçant souvent les aspects antidémocratiques du gouvernement d'Erdogan. En ordonnant sa détention, Interpol transgresse ses propres statuts qui, en théorie, lui interdisent de requérir des arrêts pour des motifs idéologiques. Et cependant, l'ordre se maintient. Pourquoi ?

L'alliance politico-militaire différencie la Turquie des autres pays

La puissante Turquie, pont politique, culturel et géographique entre l'Orient et l'Occident, est une pièce fondamentale de l'alliance militaire de l'OTAN, en apportant des bases militaires très importantes dans une enclave geopolíticamente très précieux, ainsi que la plus grande armée de terre européenne. Aujourd'hui, elle opère comme un allié stratégique dans la politique d'Occident pour le Proche-Orient.

Peut-être ceux-ci soient des facteurs décisifs pour expliquer pourquoi l'Europe et l'Interpol décident de fermer les yeux devant la persécution constante et le harcèlement de la puissance turque contre des journalistes critiques et des activistes opposants. Déjà en 2006, la Turquie a fait emprisonner Bahar durant plusieurs mois, jusqu'à ce que la pression internationale et sa la déclaration d'innocence par le Tribunal de La Haye, ont obligé à sa libération.

Si la Turquie avait un gouvernement indocile, qui ne collaborât pas avec la stratégie régionale des puissances occidentales, il est probable que notre industrie médiatique ait mis le cri au ciel devant le cas Kimyongür. Sûrement, son nom serait si connu comme celui d'Yoani Sanchez, ou comme l'a été la “fermeture” de RCTV en Venezuela (je fais référence au non renouvellement de licence). Cependant, avec certitude, notre lecteur ne connaît pas le nom de ce journaliste, poursuivi et arrêté maintenant pour la quatrième fois en Europe.

Persécutés de deuxième classe : un clameureux silence médiatique

En Espagne, Bahar a été arrêté le 17 juin passé quand il visitait la cathédrale de Cordoue avec son épouse Deniz et ses deux petits fils. Malgré cela, les journaux principaux comme El País ou El Mundo, n'ont mentionné même pas une fois son nom. En revanche, le chercheur d'El Pais.com registre des centaines de mentions récentes du nom de "Yoani Sanchez", la fameuse blogueuse cubaine, ou de “Weiwei”, cet artiste chinois critique du régime communiste. Le traitement partial que ces médias donnent de certains dissidents est évident.

Le gouvernement Erdogan accuse Bahar d'appartenir au DHKP, un parti politique turc d'extrême gauche, inclus dans la liste d'organisations terroristes après les événements de 11 septembre. En tant que journaliste et investigateur, Bahar a traduit du turc en français un communiqué de cette organisation, mais il a été déclaré innocent de l'accusation d'appartenance à la même par le Tribunal d'Appel d'Anvers (2008), par le Tribunal d'Appel de Bruxelles (2009) et par les tribunaux de La Haye et d'Espagne. [En réalité, pour ce qui concerne l'Espagne, jusqu'à présent il a seulement été libéré sous caution et doit encore rester à disposition du juge dans l'attente de la résolution ferme de l'Audiencia Nacional - NdT]. Cependant, la Turquie continue son harcèlement contre lui, comme contre d'autres activistes pour les droits de l'Homme à l'intérieur et à l'xtérieur du pays. Les cas du leader LGTB Mehmet Tarhan, le harcèlement contre des organisations de droits de l'Homme, ou contre des dizaines d'avocats et des journalistes kurdes, sont seulement quelques uns des cas qui sont parvenus à l'opinion internationale. Amnesty International et l'Organisation Mondiale Contre la Torture sont quelques unes des ONG qui dénoncent périodiquement et publient des rapports sur les abus du gouvernement turc.

Le cas de Bahar met directement en question l'intégrité démocrtique d'Interpol

Bahar a été précédemment arrêté en Belgique et en Hollande, toujours dans l'accomplissement de l'ordre d'Interpol. Le 21 novembre passé, il a à nouveau été arrêté, cette fois-ci à Bergame, Italie. Jusqu'à présent, à chaque fois il a été remis en liberté sans charges, car son dossier délictueux est inexistant. Tant le juges hollandais qu'espagnol, ont compris que Bahar est poursuivi pour critiquer le régime turc. Son crime consiste à rassembler des mots, et aucun des juges n'a donné suite à la demande d'extradition, raison pour laquelle on ne comprend pas pour quel motif l'ordre policier international d'arrêt contre lui reste en vigueur.

Cette situation met en évidence le caractère antidémocratique de l'agence intergouvernementale Interpol. Selon son avocate, Selma Benkhelifa [en réalité, elle n'est pas son avocte - NdT], il n'existe aucune procédure établie pour annuler les mandats d'arrêt, et des voies légales n'existent pas non plus pour avoir l'accès aux dossiers. Le droit à la défense reste ainsi pratiquement nul pour les affectés.

Interpol n'a même pas de mécanismes valables d'interlocution pour des citoyens individuels, elle accepte comme interlocuteurs seulement les États. En vertu de cela, les gouvernements belge, espagnol et hollandais sont en train de faire un abandon de fonctions quand ils n'essaient même pas d'agir comme médiateurs devant Interpol pour solliciter le retrait du mandat d'arrêt.

L'influence du partenaire turc est puissante : si les gouvernements belge et italien ne font pas attention aux manifestations citoyennes de solidarité qui se déroulent ces jours-ci, Bahar continuera à être arrêté chaque fois qu'il croisera une frontière, avec le risque consécutif d'extradition vers un régime dont la tendance à la torture a été documentée amplement.

En attendant, les confrères de profession de Bahar avons l'obligation déontologique d'informer du cas et faire pression sur nos gouvernements respectifs pour que, en concordance avec les résolutions judiciaires, ils essaient d'intercéder devant d'autres gouvernements et devant Interpol pour mettre un terme à ce calvaire. Ne pas le faire ce serait considérer pertinente la persécution idéologique de journalistes par le gouvernement turc.

Une carte signée par des organisations comme Greenpeace ou FGTB (le syndicat majoritaire en Wallonie), publiée par le journal Le Soir [2] à propos de son arrestation en Espagne (cette arrestation qui n'a pas intéressé les propres journaux espagnols), demandait que : «les autorités doivent tout faire pour empêcher l’extradition de Bahar Kimyongür vers les prisons turques où chacun peut imaginer ce qui l’attend : le pire».

Le gouvernement espagnol a maintenant l'opportunité de corriger l'erreur qu'il a commise en l'arrêtant, en intercédant devant l'Italie pour demander sa libération et pour empêcher qu'il ne soit extradé en Turquie. Il vaut mieux de le faire aujourd'hui que demain, demain il peut être tard.


[1] Parfois il peut apparaître rapporté en Internet comme Kimyogur, sans la lettre "n" et sans diérèse sur la lettre "u".

[2] Le journal belge fondé au XIXe siècle, au contraire des Espagnols, a informé du “Affaire Kimyongur” dans des centaines d'occasions.


[Notre dossier sur le thème]  




Le Clea est un collectif citoyen visant à promouvoir un débat critique sur les nouvelles législations antiterroristes. Le cas de Bahar Kimyongür est exemplaire à cet égard. En vertu de ces nouvelles dispositions, non seulement les libertés d'expression et d'association sont mises à mal mais, en plus, l'avenir d'un homme qui n'a commis aucun délit, menacé aujourd'hui de dix ans de prison ferme, est gravement compromis.  
 
 

Les «Chroniques» de Bahar Kimyongür


UN GESTE UTILE :
Pour contribuer au paiement des frais d’avocats et des déplacements à Madrid auxquels Bahar Kimyongür sera astreint, nous vous invitons à verser une aide financière (aussi modeste soit-elle) sur le numéro de compte du CLEA :
BE47 3630 0542 6380 Code BIC: BBRUBEBB
avec, comme message, «Solidarité Bahar !». D'avance, nous vous en remercions.

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«Ne dites pas à ma mère que je suis militant, elle croit que je suis terroriste»
par Edgar Szoc, Secrétaire général de la Ligue des droits de l'Homme [Lire]


Actualité de Huxley

«Par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques – élections, parlements, hautes cours de justice– demeureront mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient aux bon vieux temps. La démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions (...) et de tous les éditoriaux mais (...) l'oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera.»
Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes


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